Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique. Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux ; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute méthodique devient la défiance méthodique.
[148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de lui appliquer le doute méthodique ; aussi a-t-il refusé de lui reconnaître le caractère de science.
L’historien doit a priori se défier de toute affirmation d’un auteur, car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, [ch. I]). — Contre cette tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les affirmations des documents, il doit commencer par douter. Il doit n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit une affirmation.
Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible. Le mouvement naturel est de faire en bloc la critique de tout un auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à droite les brebis, à gauche les boucs ; d’un côté les auteurs dignes de foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance, on reproduit sans discussion toutes les affirmations du « bon document ». On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe les témoins en recevables et non recevables : dès qu’on a accepté un témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires ; on n’ose douter d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que « la charge de faire la preuve » incombe à celui qui récuse un témoignage valable[150].
[149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire de Tours, il dit : « Sans doute on ne peut affirmer que de telles paroles aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas été… Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire. » Monarchie franque, p. 66. — Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire lui-même ne les connaissait pas.
[150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique, Ed. Meyer, Die Entstehung des Judenthums, Halle, 1896, in-8, a récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur des récits de Néhémie. — M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable étude sur « Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique historique » (Revue des Universités du Midi, avr.-juin 1897), semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de Droysen, incliner vers une théorie analogue. « Sous peine de tomber dans l’agnosticisme — qui est pour elle le suicide — ou dans la fantaisie individuelle, la critique historique doit accorder une certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas contrôler, lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres de valeur égale. » M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien qui, « après avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer à eux et voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils ont vu eux-mêmes ». Mais quand les « témoignages » ne sont pas suffisants pour faire connaître scientifiquement un fait, la seule attitude correcte est « l’agnosticisme », c’est-à-dire l’aveu de notre ignorance ; nous n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le hasard aura laissé périr les documents en contradiction avec ces témoignages.
La confusion est encore accrue par l’expression authentique empruntée à la langue judiciaire ; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au contenu ; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé d’attendre des preuves écrasantes avant de « s’inscrire en faux » contre le témoignage de l’auteur : les historiens eux-mêmes emploient cette expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.
II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc ; il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner en bloc tout un document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il contient ; la critique ne peut se faire que par une analyse.
Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales :
1o Une vérité scientifique ne s’établit pas par témoignage. Pour affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas, une raison suffisante ; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera donc d’examiner toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature à constituer une raison suffisante de croire.