2o La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera d’analyser le document en ses éléments, pour dégager toutes les affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple, on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le prix, chacune des stipulations.

La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.

C’est dire que la critique consiste logiquement en un nombre énorme d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire un mouvement d’escrime et pour l’exécuter ; comparez la longueur de la grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes ; pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les mouvements : aussi les fait-on tous lentement et péniblement ; mais aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment ils s’abrègent dans la pratique.

III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement. — La position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution directe et définitive ; il manque la donnée essentielle, qui serait la manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui exigent une dernière élaboration.

L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle « l’accent de sincérité » ou « l’impression de vérité ». C’est une impression presque irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. « L’accent de sincérité », c’est l’apparence de la conviction ; un orateur, un acteur, un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails, bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152] ; elles ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit circonstancié : « Des choses de ce genre ne s’inventent pas. » Elles ne s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre. — Aucun caractère extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique.

[151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant ; c’est l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, A. Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre.

[152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois cantons suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli), fabriquée au XVIe siècle par Tschudi, devenue classique depuis le « Guillaume Tell » de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper. (Voir Rilliet, Origines de la Confédération suisse, Genève, 1869, in-8.)

La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit de répondre à une seule question : si l’auteur a opéré correctement ou non ? — La question peut être abordée de deux côtés.

1o On connaît souvent par la critique de provenance les conditions générales où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut que l’attention y soit attirée d’avance. Le seul procédé est donc de dresser un questionnaire général des causes d’incorrection. On l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi, — même dans les cas exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien connues, — que des indications générales insuffisantes pour la critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation particulière.

2o La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par un seul procédé, singulièrement paradoxal : l’étude des conditions universelles de composition des documents. Les renseignements que ne fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain ; car, étant universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des causes habituelles d’incorrection.