L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.
I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver. L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences, des doctrines[171]. — La critique externe est chargée de localiser ces faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque conception. — La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique interne n’a pas de place ici ; le fait se tire directement du document.
[171] Voir plus haut, [p. 128]. — De même les faits particuliers dont se composent les histoires des formes (paléographie, linguistique) s’établissent directement par l’analyse du document.
On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont que des faits psychologiques ; mais l’imagination ne crée pas ses objets, elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques, romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté à oublier.
[172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques. — La vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, les Travaux sur l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources littéraires, dans la Revue historique, mars-avril 1897).
1o Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à l’idéal artistique ; la conception morale ou esthétique d’un document exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur ; on n’a pas le droit d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.
2o La description même de faits matériels peut être une combinaison personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les éléments seuls en sont sûrement réels ; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent ; mais seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur destination, les actes usuels).
3o La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non qu’il fût fréquent ; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du moins restreint à un très petit cercle ; les poètes et les romanciers prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.
4o Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni dans le lieu : l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un autre pays que le sien.
Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi : avant de tirer d’une œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.