Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés d’autres fait semblables ; ce qui est l’œuvre de la synthèse.
On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les faits de ce genre établis par un seul document ; et c’est ce qu’on fait en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite. Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.
II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173] ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives ; indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la vérité.
[173] On appelle ici fait extérieur — en opposition avec la conception (qui est un fait interne) — tout fait qui se passe dans la réalité objective.
La critique ne peut prouver aucun fait, elle ne fournit que des probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable : affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.
De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive : l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait qu’il affirme est nulle, on doit la rejeter comme on rejette un document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls résultats fermes de la critique sont des résultats négatifs. — Tous les résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire : « Il y a des chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont que des chances : une affirmation suspecte peut être exacte, une affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les conditions de l’observation pour savoir si elle a été bien faite.
[174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils l’admettent provisoirement ; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en science.
Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de simples probabilités : le pas décisif qui doit les transformer en une proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire ; une proposition scientifique est une affirmation indiscutable, et celles-ci ne le sont pas. — En toute science d’observation c’est un principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par une observation unique : on attend, pour affirmer une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une observation médiocrement faite ; elle a besoin d’être confirmée par d’autres observations.
Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations : les faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement ; mais si plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit en commettant la même erreur ; la raison la plus probable de la concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce sont les observations exactes qui concordent.
[175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir Ch. Seignobos, Revue philosophique, juillet-août 1887. — La certitude scientifique complète n’est produite que par la concordance entre des observations obtenues par des méthodes différentes ; elle se trouve au point de croisement de deux voies différentes de recherches.