Paris, août 1897.
INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES
LIVRE I
LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
CHAPITRE I
LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)
L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables : il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire : c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire.
Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus loin. — Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est donc une des parties, logiquement la première, et une des parties principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (Heuristik), commode parce qu’il est bref. — Est-il utile de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique ? Non, sans doute. Il va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données insuffisantes : des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis, complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23]. L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire
Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben
Durch die man zu den Quellen steigt[24] !
[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document, découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet, les documents du même genre.
[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.