Alors, par-dessus les histoires spéciales où les faits sont rangés par catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire générale, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales. Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit, constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue, religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une abstraction ; une abstraction n’évolue pas ; il n’y a que des êtres qui évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques, économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés ; un accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale d’histoire ; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non d’événements littéraires, mais de faits généraux.

[201] Lamprecht, dans un long article, Was ist Kulturgeschichte, publié dans la Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui produirait des phénomènes « socialpsychiques » communs à toute la société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse métaphysique.

L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique (Staatengeschichte)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples, réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour comprendre l’évolution.

[202] Le nom d’histoire nationale, introduit par des préoccupations patriotiques, désigne la même chose ; l’histoire de la nation se confond en fait avec l’histoire de l’État.

Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions, parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays.

Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain. Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée.

Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203]. L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont résultés. On ne doit donc pas a priori nier l’action des individus et écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas : 1o quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en technique ; 2o, quand il a été en possession du pouvoir de donner des ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme deviennent alors des faits importants.

[203] Voir Cournot, o. c., I, p. IV.

Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux personnages et aux événements.

VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin, afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse énorme des faits. Ces tranches sont les périodes ; l’usage en est aussi ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements qui fournissent le moyen de les délimiter.