Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte comme marquant une date dans l’évolution ; puis on cherche quel événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée de les emprunter à l’histoire générale.

Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après l’évolution de plusieurs espèces de faits ; on trouve des événements qui marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la division traditionnelle de l’histoire universelle. — Les sous-périodes sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les évènements qui ont produit des changements secondaires.

Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie ; une période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un mouvement régulier ; il s’écoule une longue série d’années sans changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide. Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes organiques (à changement lent) et critiques (à changement rapide).

CHAPITRE III
RAISONNEMENT CONSTRUCTIF

I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à remplir entièrement les cadres ; à beaucoup de questions ils ne donnent pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer le tableau complet des états de société, des évolutions ou des événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.

Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de connaissance est légitime.

Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue le danger.

1o Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un document ; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204].

[204] Il a été parlé plus haut, [p. 119], de ce vice de méthode.

2o Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé on l’a obtenu.