3o Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient : il a trop de chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le raisonnement en forme ; dans un raisonnement faux la proposition générale est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.

4o Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de conclure ; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement distinguée des résultats définitivement acquis.

5o Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de chances d’être exacte ; en réfléchissant sur une conjecture, on se familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes.

Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre positive ; on va les examiner séparément.

II. Le raisonnement négatif, appelé aussi « argument du silence », part de l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé ; l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre, évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie s’exprime par la locution familière : « Si c’était arrivé, on le saurait » ; il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi : « Si le fait avait existé, il y aurait un document qui en parlerait. »

[205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les Principes de la critique historique, du P. de Smedt.

Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été conservées ; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été réalisées.

1o Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle. — On est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les documents perdus ne contenaient rien d’intéressant ; s’ils se sont perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés. En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.

2o Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite. C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage, les baleines échouées sur les côtes. — En outre, beaucoup de faits, même bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité officielle empêche de les divulguer ; c’est ce qui arrive pour les actes des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du « bon vieux temps ». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les plaintes des paysans : c’est que tout allait régulièrement et que personne ne souffrait. — Avant d’arguer du silence il faudrait se demander : Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents que nous possédons ? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il devrait être mentionné.

Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement définis. 1o L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la Germanie ; la Notitia dignitatum indiquait toutes les provinces de l’Empire ; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve qu’ils n’existaient pas alors.) 2o Le fait, s’il eût existé, s’imposait à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc, Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois francs sans en parler.)