III. Le raisonnement positif part d’un fait (ou de l’absence d’un fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est une application du principe fondamental de l’histoire, l’analogie de l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait se sont aussi produits.

Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages, transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs ; en sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les autres espèces.

Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les erreurs les plus ordinaires.

[206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans l’Esprit des lois. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une esquisse de ce tableau. [Ch. S.]

Le raisonnement repose sur deux propositions : l’une générale, tirée de la marche des choses humaines ; l’autre particulière, tirée des documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière, le fait historique : Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une proposition générale : La langue d’un nom de ville est la langue du peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut : Salamine, à nom phénicien, a été fondée par des Phéniciens.

Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.

1o La proposition générale doit être exacte ; les deux faits qu’elle suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment remplie, ce serait une loi au sens scientifique ; mais en matière de faits humains — sauf les conditions matérielles dont les lois sont établies par les sciences constituées, — on n’opère qu’avec des lois empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun est nécessaire pour produire le résultat. — La proposition sur la langue du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte. Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une proposition détaillée.

2o Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait historique particulier soit lui-même connu en détail ; car c’est après l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs et des Phéniciens) ; on n’opérera pas sur un détail, mais sur un ensemble.

Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1o une proposition générale exacte, 2o une connaissance détaillée d’un fait passé. — On opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit, comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour origine une conquête. — On opérera mal si l’on veut raisonner à partir d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique les précautions à prendre :

1o Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les « vérités de sens commun » qui forment encore presque toute notre connaissance de la vie sociale ; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses, c’est que nous les employons sans en avoir conscience. — La précaution la plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va raisonner : Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en apercevra aussitôt ; si elle est trop générale on verra quelles conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte.