2o Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit matière à des raisonnements ; on construit par conjecture toutes les influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un symptôme, il faut l’ensemble des symptômes. — La précaution consistera à éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie.
Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement certain ; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.
CHAPITRE IV
CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES
I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement, on aurait une description rationnelle de toute l’histoire ; le travail de constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là ? La question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car c’est une question pratique.
Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre place dans l’histoire ; conserver les uns comme plus importants et écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle ; l’histoire ne doit sacrifier aucun fait.
A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté matérielle ; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes les sciences : c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux collections trop volumineuses de documents : les recueils de débats parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.
Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à empêcher de savoir empêche la science de se constituer.
La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles ; elle consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux solutions : être complète et inconnaissable ou être connaissable et incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits en les privant de presque tous les moyens de les connaître.
L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute science.