II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour exprimer le caractère des différents phénomènes.
La formule doit être courte pour être maniable ; elle doit être précise pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques, car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger, qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait caractéristique.
Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules. Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser en un même ensemble des connaissances d’une précision si différente ? — Les faits connus seulement par un mot général et vague, on ne peut les amener à un degré moins général et plus précis ; comme on ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les Récits mérovingiens. — Les faits connus en détail, il est toujours facile de les réduire à un degré plus général en mutilant les détails caractéristiques ; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont le plus mal connus. — Il faut donc, dans les cas où les documents donnent des détails, que les formules descriptives conservent toujours les traits caractéristiques des faits.
Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux, une langue ferme et précise est un instrument indispensable ; il n’y a pas d’historien complet sans une bonne langue.
On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et descriptifs : leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution) et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes d’expérience vulgaire.
Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes et évolutions) et les faits uniques (événements)
III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le caractère, l’étendue, la durée.
Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables, en négligeant les variations individuelles.
Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme (langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles ; les hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les institutions consacrées par des règles expressément formulées (règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels, non les actes réels ou les pensées réelles : dans la langue les mots écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public ; dans la morale les préceptes avoués, non la conception réelle ; dans les institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se doubler un jour de l’étude des habitudes réelles.
Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude constituée par des actes réels ; ce qui est le cas de la vie économique, de la vie privée, de la vie politique ; car il faut, dans des actes différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude ; ou, si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude homogène.