[210] Comme Bourdeau (l’Histoire et les Historiens, Paris, 1888, in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de statistiques.
3o L’évaluation est un dénombrement incomplet fait dans une portion restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en histoire, quand les documents sont inégalement abondants.
Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée fût exactement semblable aux autres.
4o L’échantillonnage est un dénombrement restreint à quelques unités prises en différents endroits du champ ; on calcule la proportion des cas où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la proportion des différentes formes ou des différents usages dans une période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion des éléments d’une société ; il peut même montrer quelles espèces de faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points très différents et dans des conditions très différentes, de façon que les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en des points éloignés, par exemple sur les différentes frontières d’un pays, car le fait même d’être frontière est une condition exceptionnelle. — On pourra vérifier en suivant les procédés des anthropologistes pour l’établissement des moyennes.
5o La généralisation n’est qu’un procédé instinctif de simplification. Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise inconsciemment ; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas à partir desquels on veut généraliser et se demander : Quel droit a-t-on de généraliser ? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers d’autres ? que ces cas seront pareils à la moyenne ? La seule raison valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.
[211] Voir un bon exemple dans Lacombe, o. c., p. 146.
Voici comment on doit opérer : 1o On doit préciser le champ dans lequel on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2o On doit s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les points où on veut généraliser ; donc se défier des noms vagues qui recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas, Romans). 3o On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent dans des conditions exceptionnelles ; les auteurs de documents tendent à noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à leur nombre réel ; c’est une des principales sources d’erreur. 4o Le nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention (langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale) ; et même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire impossible.
VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux ; — ce sont les conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour déterminer la portée des connaissances obtenues[212].
[212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit juger les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation, soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte, de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant, comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude descriptive : le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à la science.
Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le même cadre — une espèce de faits, un pays, une période, un événement — et on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer : 1o l’étendue, 2o la valeur de notre connaissance.