1o On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents. Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne des changements successifs ; pour les événements quels épisodes, quels groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus ; quels faits nous voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre connaissance réelle et une connaissance complète.

2o La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents. La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de tradition orale ? Possédons-nous plusieurs traditions diversement colorées ou une seule ? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou d’une seule espèce ? Les renseignements sont-ils vagues ou précis, détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou confidentiels ?

La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet. — On oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité) ; on s’exagère la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent. — On oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle impossible ; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine, orthodoxe, aristocratique).

Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition avant tout essai de conclusion générale.

VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un ensemble de caractères.

[213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen d’arriver à une conclusion scientifique.

On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains, d’événements). On en détermine — suivant la méthode indiquée plus haut — les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou l’importance.

En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne resterait plus de commun que des caractères universels de l’humanité. — Le résultat est de condenser en une formule le caractère général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une organisation économique, une société, un gouvernement, un événement complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).

Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les classer. — La classification peut être tentée par deux procédés.

1o On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire technique qui peut être commode pour désigner les faits.