[215] C’est ainsi que Taine, dans Les origines de la France contemporaine explique la formation des privilèges de l’ancien régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.

De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des idées qui se réalisent successivement dans l’histoire par l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne ; mais elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission historique (Beruf) attribuée à des peuples ou à des personnages. Il suffira ici de constater que les métaphores même d’« idée » et de « mission » impliquent une cause transcendante anthropomorphique.

De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde découle la théorie du progrès continu et nécessaire de l’humanité. Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse métaphysique. Au sens vulgaire, le « progrès » n’est qu’une expression subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos préférences. Mais — même en prenant le mot au sens objectif que Spencer lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des phénomènes sociaux) — l’étude des faits historiques ne montre pas un progrès universel et continu de l’humanité, elle montre des progrès partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216].

[216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans l’ouvrage cité de P. Lacombe.

Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique) ; ce ne sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une plante ; on a parlé de la « vie des mots », de la « mort des dogmes », de la « croissance des mythes ». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de pures abstractions, on a admis — sans le dire explicitement — une force inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution. C’est la théorie du développement (Entwickelung) des usages et des institutions ; lancée en Allemagne par l’école « historique », elle a dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule achève de s’en dégager[217]. — De même qu’on assimilait les usages à des êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat, parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une cause agissante. — Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle suffira : Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits, on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres vivants.

[217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux représentants de la science du langage en France, V. Henry, Antinomies linguistiques, Paris, 1896, in-8.

En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une même société, l’école « historique » avait été amenée à constater la solidarité (Zusammenhang)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans caractères communs héréditaires.

[218] Voir plus haut, [p. 246].

[219] Lamprecht, dans l’article cité [p. 213], après avoir rapproché les évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de même durée, explique les transformations simultanées des différents usages et institutions d’une même société par les transformations de « l’âme sociale » collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même hypothèse.

A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en histoire le procédé classique des sciences naturelles : comparer des séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent toujours ensemble. La « méthode comparative » a été essayée sous plusieurs formes. — On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement ; on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit comparés. — On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en appliquant la méthode « statistique » ; il s’agirait de comparer systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble. C’est le principe des tables de concordance de Bacon ; il est à craindre qu’il ne donne pas plus de résultats. — Le vice de tous ces procédés est d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions où se sont produits les faits.