In dem die Zeiten sich bespiegeln…
II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des enseignements pratiques pour la conduite de la vie (Historia magistra vitæ), des leçons immédiatement profitables aux individus et aux peuples : les conditions où se produisent les actes humains sont rarement assez semblables d’un moment à l’autre pour que les « leçons de l’histoire » puissent être appliquées directement. C’est une erreur de dire, par réaction, que « le caractère propre de l’histoire est qu’elle ne sert à rien »[237]. Elle a une utilité indirecte.
[237] Parole attribuée à « un professeur de la Sorbonne » par M. de la Blanchère, Revue critique, 1895, I, p. 176. — D’autres ont déclamé sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et paralyse. Voir F. Nietzsche, Unzeitgemässe Bertachtungen, II. Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben, Leipzig, 1874, in-8.
L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal : il y a des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le monde tel qu’il est ; pour rendre compte de la constitution politique de l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des witenagemot anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.
L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation ; car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur histoire[238]. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme (linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.) ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques.
[238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance réciproque ; elles progressent parallèlement par un échange continuel de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance du présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et raisonner sur les documents ; l’histoire donne sur l’évolution des renseignements nécessaires pour comprendre le présent.
Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de culture intellectuelle ; et elle l’est par plusieurs moyens. — D’abord, la pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité. — En second lieu, l’histoire, parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à comprendre et à accepter des usages variés ; en faisant voir que les sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des formes sociales et guérit de la crainte des transformations. — Enfin, l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le processus des transformations humaines par les changements d’habitudes et le renouvellement des générations, préserve de la tentation d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution animale.
APPENDICES
APPENDICE I
L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE
I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant la tradition antique ; mais c’était une science sacrée, réservée aux futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le XVIe siècle, ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition des Jésuites ; elle fut reprise par l’Université de Napoléon.