Le premier point ici consiste à posséder le respect de la vie, de sa prééminence, de sa valeur, de sa sainteté et par conséquent de l’obligation que nous impose la qualité d’héritiers de la vie. Le sentiment fondamental qui doit sans cesse traverser tout l’ensemble des faits et gestes d’un jeune homme est le sentiment de sa dignité virile. S’il a ce sentiment, la vie lui apparaîtra comme un dépôt et non comme un bien personnel, et il aura constamment présente en lui-même une force alliée, très noble et très efficace pour l’aider à se garder et à se diriger.
Sans doute le sentiment de la dignité virile et le respect de soi-même peuvent être assistés ou contrariés par une série de moyens secondaires. A l’âge où les sens s’éveillent, et où leur nouveauté même, leur caractère troublant et imprévu, constituent un péril, il est tout aussi possible de diminuer ce péril que de l’augmenter. La part du régime, de la nourriture, et du milieu est tout au moins aussi grande ici, si ce n’est plus, que celle de la nature. Les travaux exagérés de l’esprit, le régime sédentaire, les lectures malsaines, le désœuvrement peuvent transformer en tourment et en obsession, ce qui ne serait sans cela qu’une sollicitation facile à maîtriser. Au contraire, un régime sain, des habitudes énergiques, des distractions, des fatigues corporelles, sont des diversions si utiles, que, grâce à elles, les années les plus critiques passent quelquefois presque inaperçues. Tout cela est de la dernière importance. Pour qu’un être mène une conduite normale, il lui faut une vie normale. Détruisez l’équilibre de sa vie, aussitôt vous troublez celui de sa conduite. Les causes individuelles et sociales de la plupart des égarements se trouvent dans une série de manquements hygiéniques.
Malgré cela, le point fondamental est toujours l’idée qu’un être se fait de sa vie, de sa dignité et par conséquent de son but. C’est pour cela que la grande chose dans la jeunesse est le respect de soi-même. Un grand idéal, une conception élevée de la vie dans son ensemble, et de l’œuvre que chacun de nous est appelé à y remplir est le meilleur conseiller dans les choses de l’amour. Et tout d’abord, il nous préserve des sophismes et des préceptes cyniques, dont les gens au cœur rabougri ont semé toute cette matière. Car il est presque inutile de le dire : si quelque part sur sa route, la jeunesse rencontre des sottises et des maximes criminelles accumulées, c’est ici. Au nom de ce qu’on appelle un besoin physique, on l’engage à ne se faire aucune violence et à suivre son désir : Faire ainsi est bien. Faire le contraire est idiot, mauvais même. « Dans un pays où la virginité d’un garçon de vingt ans est un sujet de plaisanteries traditionnelles et presque nationales[14] », il est bon qu’on possède en soi-même un contre-poids à opposer à tant d’énormités. Il est vrai qu’un simple coup d’œil jeté sur notre jeunesse, en général, suffirait pour nous faire comprendre que, si elle a besoin de quelque chose, c’est de garder sa force et de la ménager.
[14] Jules Lemaître.
Ce soi-disant besoin qu’on fait sonner si haut est dans les imaginations surexcitées par les mauvaises lectures, les mauvaises conversations, et par les mauvais exemples bien plutôt qu’ailleurs. Mais enfin, admettons ce besoin comme un fait réel. Encore faut-il que notre nature tout entière, dans ses instincts nobles et ses besoins supérieurs, soit respectée. Des actes qui affaiblissent notre estime pour nous-mêmes et pour les autres, qui nous font déroger à notre dignité, sont mauvais, dussent-ils être provoqués par une sollicitation très légitime. Combien est-il de choses, en elles-mêmes indifférentes, qu’il convient de s’interdire parce que, pour les obtenir, il faudrait les payer trop cher ? Dans une foule d’occasions, lorsque des devoirs d’ensemble pressants sont là, il devient honteux de songer à son repos, à sa faim, ou sa soif, quoique parmi les droits incontestables de l’homme il y ait celui de se reposer, de manger et de boire. Un homme qui a un idéal, de l’énergie et des principes de conduite, se distingue d’un homme de rien par le rang qu’il sait accorder, dans sa vie, aux différents besoins de son être, et par la clairvoyance et la fermeté avec laquelle il sait les subordonner les uns aux autres. Voici pourquoi je pose en principe que la première chose en amour, c’est d’avoir un idéal, parce que cet idéal nous aide à nous gouverner nous-mêmes. Or pour celui qui apprécie sa vie, sa dignité, et celle des autres, céder à ses sens, dans certaines conditions, c’est trahir ce qu’il y a de plus noble en nous, pour satisfaire un simple désir. — Par conséquent, tout en reconnaissant la légitimité de ce désir, en soi, il préfère le sacrifier, et ainsi le premier hommage qu’il rend à sa nature et à l’amour, c’est celui de la chasteté.
La chasteté a une foule d’ennemis. J’écarte les cyniques et les railleurs dont nous n’avons que faire ici. Il nous est permis de partir, comme d’une base, de l’ensemble de conception de la vie que nous avons établie dans ce livre. Mais il convient de répondre à une objection spécieuse, sérieuse même, qui se base sur le danger d’une trop parfaite sagesse. Ils ont bien vite fait de vous lancer à la tête comme un argument sans réplique : Qui veut faire l’ange, fait la bête. Certainement, il y a du vrai dans ce vieil adage, et ce n’est pas moi qui le contesterai. Mais on verra, par la suite, que ce n’est pas de faire l’ange qu’il s’agit ici. Seulement, je ferai observer que beaucoup font la bête qui n’ont pas essayé de faire l’ange. Ils ne sont pas tombés dans la boue parce qu’ils ont voulu voler trop haut, mais parce qu’ils ont commencé trop bas. Le meilleur moyen pour devenir l’esclave de ses désirs n’est pas de les maîtriser, mais de leur obéir. Et quant à la déformation du caractère qui peut résulter de la chasteté monacale, elle a bien son pendant et largement hélas, dans la triste décadence de tant de gens qui n’ont jamais eu d’autre règle que ce qui leur plaît. Même sur ce terrain-là je me sentirais à l’aise. S’il n’y avait que l’excès du relâchement d’un côté et l’excès de sévérité de l’autre, je choisirais ce dernier, croyant moins sacrifier de mon humanité.
Toutefois je ne prêche pas le monachisme en parlant de la chasteté. Je n’exhorte pas au mépris de la virilité, mais à son respect et à sa sauvegarde. Tout ce que nous venons d’examiner jusqu’à présent n’est que le petit côté de la question, le côté aride, négatif. Beaucoup n’en sortent pas. Des sociétés et des siècles entiers s’y sont débattus sans trouver d’issue. Les extrêmes s’appellent et se provoquent l’un l’autre. Notre société actuelle, comme beaucoup de celles qui l’ont précédée, subit cette loi. Dans les choses de l’amour, elle est à la fois légère et prude, dépravée et féroce. Tout cela est logique. Une société qui permet et conseille le laisser-aller aux jeunes gens, avilit l’amour. Dès lors, la tentation de le considérer comme une chose douteuse ou inférieure devient naturelle. La corruption des uns a pour pendant la pruderie ou l’ascétisme des autres, et du mélange confus de ces tendances naît l’hypocrisie. Tartufe est ascète pour la forme et viveur au fond.
Hélas ! ce sont là des travers dans lesquels on ne donne qu’en disloquant toute une société, principes et institutions. Nous sommes, en effet, dans une région sensible d’où la répercussion se propage au loin. Péchez contre l’amour à sa base, dans la jeunesse, et la vie de toute une nation vous répond par des déchirements et des souffrances incalculables.
Je résume donc : La règle de conduite, ici, est la chasteté. Toute infraction est une faute. Quelque difficile et dure que paraisse cette loi, c’est la seule bonne. En dehors de là, il n’y a place que pour une morale de camelote. Il est difficile aussi d’être loyal et honnête : on n’en a jamais tiré la conséquence que le mensonge et le vol soient permis. Que celui qui tombe, s’égare de quelque façon que ce soit et manque au respect de soi-même et de l’amour, sache qu’il a fait le mal ! Dans les circonstances morales pénibles c’est encore là le meilleur espoir de salut. Mais appeler le mal, bien, parce que le mal est difficile à éviter, c’est pire que de manquer de conduite, c’est fausser sa conscience. Voilà un principe qui doit être énoncé avec une absolue autorité.