C’est donc à toi que je dédie ces pages.
Qu’elles te soient offertes, non comme des reliques funèbres de ce qui n’est plus, mais comme un gage éternel entre nos âmes inséparables, et un hommage, que je voudrais plus pur et plus consolant, rendu à ce qui ne meurt jamais.
PRÉFACE
DES SIX PREMIÈRES ÉDITIONS
J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.
Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête, tendre dans la peine, paternellement sévère aux heures de laisser-aller.
Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en public ; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.
Dans les jours lumineux, il partageait ma joie ; dans les jours tristes, il me réconfortait. Égaré dans les broussailles d’idées ou de passions, je le voyais soudain paraître en plein dédale, et son regard me montrait le chemin.
Aux heures de jeunesse et d’expansion, alors que l’on chante et vibre comme une harpe, il chantait le plus fort. Quand vinrent les heures où la parole elle-même se tait devant la profondeur du chagrin, il se contentait de pleurer avec moi.
Quel est ce mystérieux Ami ? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. On s’apercevra sans peine qu’il emprunte un peu partout la clarté qu’il veut répandre sur nos pas. Sa figure est éclairée d’humanité universelle.
Pour moi, je le vénère comme un chevalier de Dieu. Il est certainement très ancien, quoique imprégné de cette sève vigoureuse qui circule sous l’écorce des vieux chênes. Il a chevauché dans tous les bons combats : de tous les soufflets à la vérité et à la justice, son cœur porte la trace. Il a passé au Sinaï, entendu les Prophètes, prié au Calvaire ; mais il admire le bon Homère, Platon, tout ce qui est largement humain. Il prend un goût extraordinaire aux recherches scientifiques, aux questions sociales, se passionne pour tous ceux qui suivent des pistes inexplorées aux vastes champs de l’inconnu. Seulement, lorsqu’ils lui disent que l’Esprit n’est point, il sourit dans sa vieille barbe.