— Hélas ! tu me demandes l’impossible : ces choses-là ne se disent pas !

L’Ami. — Quelle est cette raison : « cela ne se dit pas » ? Je ne t’en fais pas mon compliment. Dans un certain monde, la déclaration est péremptoire. Il y est pourtant bien porté de mentir. Faire ce que la conscience défend est un signe de souplesse d’esprit. A cela se reconnaît un caractère émancipé. Ce même monde a pour signalement de porter des vêtements sur mesure, et de se contenter d’idées toutes faites. Mieux vaut avoir des idées à sa mesure et se contenter de vêtements tout faits.

Ce que je te demande est-il juste ? Y a-t-il quelque nécessité, quelque franchise, quelque courage à le dire ? Voilà la question. Après cela, si ces choses ne se disent pas, tu trouveras peut-être, dans cette routine même, un motif nouveau et puissant de t’en charger une bonne fois !

DE QUEL DROIT

— Si le scribe me demande : « De quel droit fais-tu cela ? » Que lui répondrai-je ?

L’Ami. — Ne t’inquiète pas du scribe. Peut-être faut-il des scribes aussi. « Es muss auch solche Käuze geben[3] », a dit Gœthe, d’un autre et fort malicieux personnage.

[3] De ces particuliers-là, il en faut aussi.

Le scribe est gendarme de la pensée. Peut-on se passer du gendarme ? Je t’accorde que sa poigne est lourde, et que la forme ordinaire de son action est la gaffe. Pour lui, tout libre croyant est un vagabond : il mettrait la main au collet de l’Esprit, s’il soufflait en dehors des consignes.

Mais, ne t’inquiète pas du scribe et ne le redoute pas ! Réponds-lui, si cela te convient, mais ne te figure pas qu’il t’écoutera ! — Réponds-lui : De quel droit je fais cela ? — Du droit qu’a le brin d’herbe de devenir flambeau sous le rayon du matin, du droit dont la source murmure, dont rugit le chêne, dont choit le caillou, d’où s’élance l’aile.

Si le scribe, après cela, n’est pas satisfait, envoie-le demander ses papiers à la brise, et son passeport à l’ouragan.