AVANT LE COMBAT

— Le combat sera rude. Sommes-nous en nombre, au moins ?

L’Ami. — Pour quels biens allons-nous à la bataille ? Pour des sacs de riz, de charbon ou d’argent ?

— Non ; nous défendons le bon droit, la vérité, la paix, la liberté.

L’Ami. — Dès lors, à quoi bon demander combien nous sommes ? S’il s’agit d’exercer des violences, le nombre est la grosse affaire. Jamais on n’est assez de monde. Après la bataille, le danger une fois passé, les difficultés commencent. La question se pose de faire durer ce qu’on a établi par la force, de transformer, par l’accoutumance, l’iniquité en justice, le mensonge en vérité, le rapt en possession légitime. Besogne colossale ; aucune multitude, aucune arme n’y suffit : elle est toujours à refaire.

Le bon combat se livre dans des conditions tout autres. Tant mieux s’il y a des compagnons ; mais ne nous plaignons pas d’être seuls. Il suffit d’une voix pour signaler une imposture, ou annoncer que le soleil se lève. Si cette voix se taisait, les pierres clameraient. Si elle crie, les pierres lui font écho.

OSE ÊTRE !

(Félix Pécaut.)

— Combien il est donc difficile de se retrouver au milieu des attaques, des critiques, surtout lorsque la crainte de se tromper nous anime ! Si les adversaires étaient des hommes mauvais, dépourvus de lumières, on n’aurait que la douleur d’être assailli par l’injustice, ou d’être mal compris. Mais se trouver combattu par d’honnêtes gens, de braves cœurs, et des têtes éclairées, quelle épreuve ! L’honnêteté des antagonistes m’impressionne. Je sens la force de leurs arguments. Parfois je voudrais qu’ils aient toute la vérité, pour pouvoir leur rendre les armes.

L’Ami. — Attention ! La fauvette dit son chant, la rose donne son éclat. As-tu vu pour cela l’alouette renoncer à sa mélodie, l’œillet quitter sa parure, afin de leur devenir semblables ? Prends exemple ! Tu comprendras alors que d’aucuns aient raison de te combattre, et toi, de leur résister. Votre devoir à tous est de vous affirmer dans ce que chacun a de plus individuel, afin de réaliser le maximum d’utilité pour l’ensemble. Prends garde à toi ! Donne ta couleur, fais vibrer ta note ! Tu es là précisément pour cela. Reste ferme, remplis ta fonction : sois toi-même et sois vrai ! Vrai surtout, dans ta pensée, dans l’expression par laquelle tu la traduis. Avec la plus parfaite vénération envers le trésor traditionnel, le plus filial attachement au passé, fuis, comme la peste, les conventions vides, choses mortes qui font mourir ! Évite les ornières de la vie où les meilleures forces s’embourbent ; les ornières de la pensée qui font dévier du chemin droit ! Être soi-même, être sincère, donner sa pensée authentique, voilà le salut !