Mais qui donc est simple, limpide ? Qui donc ose l’être ? Qui donc a compris que la vérité sauve ? qu’elle seule est forte, belle, puissante ? L’avenir germe et veut naître ; mais le poids du mensonge l’écrase. Chacun suit sa sagesse myope, son intérêt mal vu, le mirage d’une grandeur illusoire. Pourtant une seule chose est sage, nous importe vraiment et nous fait grands : être un témoin sacrifié et heureux de cette vérité qui fait vivre tout ce qui meurt pour elle. Ne te laisse intimider par personne ! Trace en paix ton sillon !
Ne dis pas non plus : il en viendra de meilleurs, de plus forts après nous, des jeunes gens, des hommes nouveaux, nos fils peut-être. Est-ce là ton affaire ? Renvoyer au jour de demain est mauvais. Plus mauvais encore est de remettre à l’avenir et laisser le présent s’écouler stérile. C’est faire acte de médiocre citoyen envers la cité d’aujourd’hui comme envers la cité future. Comment la fleur pourrait-elle paraître, si le bourgeon ne se forme à son heure ? Et toi, bourgeon obscur où s’agite et se prépare ce qui doit être un jour, te trouveras-tu trop petit pour oser accomplir ton œuvre ? Si aujourd’hui ne fait pas la tâche d’aujourd’hui, comment naîtra l’avenir ? Il périra dans l’embryon.
Courage ! c’est par la splendeur intérieure du feu sacré que vivent les pionniers, non par l’éclat de l’œuvre accomplie et du succès. Qu’ils marchent par la foi ! Une voix les a appelés, qu’ils répondent : « Nous voici ! » Qu’ils suivent la consigne sans s’occuper des commentaires ! Sans doute, le semeur d’avenir, humble ouvrier, peut se dire : Qui suis-je pour accomplir cette œuvre ? Mais un plus grand inspire le semeur et lui répond : « Ne crains rien, je suis avec toi ! » Le monde est plein de mystères, l’histoire pleine d’énigmes. L’Esprit souffle où il veut. Cela te regarde-t-il ? Laisse-le agir en toi ! Il nous rend capables d’accomplir des œuvres qui nous dépassent de toutes parts.
DISCUSSIONS
— Ces maudites discussions m’énervent et m’attristent. Et cependant comment faire avancer la vérité, sans se mesurer avec les adversaires, réfuter leurs raisons, les pousser dans leurs derniers retranchements ?
L’Ami. — Discuter c’est trop souvent perdre son temps. Prouve le mouvement en marchant ; on te suivra. Si, par arguments dialectiques, tu essaies de persuader les autres que le mouvement existe, un plus habile que toi leur prouvera peut-être par sophisme qu’il n’existe pas. J’ai vu bien des discussions. Quand elles sont finies, le vainqueur triomphe ; l’autre, le vaincu, s’en va, confus mais fortifié dans son idée. A défaut de bonnes raisons, l’entêtement maintient l’homme dans ses positions.
Quant aux assistants, ils comptent les coups, ils parlent de la joute comme d’une rencontre sur le terrain. Ils ont pris parti pour l’un ou l’autre, mais le fond du débat les touche peu : avoir raison, voir son champion l’emporter, voilà leur désir ! A quoi cela les avance-t-il ? A devenir pires qu’avant. Et dans tout cela où est la vérité ? Elle s’est voilé la face et pleure à l’écart.
La méthode sûre pour amener ses semblables à profiter des convictions que l’on peut avoir, c’est de faire porter à celles-ci leurs fruits, c’est de les vivre. Que la parole ne soit que le commentaire des actes !
Endoctriner les uns et les marquer ensuite aux initiales du troupeau auquel soi-même on appartient ; harceler et combattre les idées des autres : deux formes courantes de propagande. Dans l’une, les idées servent de licou pour guider les esprits et les tenir en laisse ; dans l’autre, ce sont des armes dont on transperce le prochain ou dont on l’assomme. Si le rare bonheur vous est échu d’avoir une idée, quel dommage de l’employer à pareille besogne !
Comme il y aurait plus de profit pour tous à la faire rayonner par la vie, la bonté active, le sacrifice libérateur !