Ne discute pas, sois !

FAUX DIEU

— Il y en a dont le Dieu est toujours du côté du plus fort. Quand les affaires se gâtent dans un parti, il l’abandonne. Ce Dieu doit être riche, car il se met contre le pauvre et, pour prouver sa grandeur, broie les petits. Dans les conflits d’intérêt, il se trouve parmi les plus habiles ; dans les conflits d’opinion ou de croyance, il est avec les autorités. Et lorsqu’un innocent succombe, il approuve, par amour de l’ordre établi, la sentence qui l’accable.

C’est le Dieu des diplomates, des conquérants, des vainqueurs, des hommes de proie, des hommes d’Église, le Dieu du fait accompli et du statu quo. Il a de la surface, de l’influence, des places à donner. Il soigne ses adorateurs, les aide à se pousser dans le monde et leur fait en outre, à des conditions avantageuses, des promesses d’outre-tombe fort brillantes.

L’Ami. — Méfie-toi de ce Dieu, quels que soient les quartiers de noblesse exhibés par ses champions ! Ne te laisse pas intimider par sa foudre ! Perce à jour son imposture ! Brave sa colère et ris-toi de sa rancune ! Lorsqu’il t’appelle, fuis-le ! Fuis-le, car il ment ! Il prend ce qui ne lui appartient pas, ses mains sont teintes de sang. Un mot le juge et le précipite de son trône usurpé : Ce Dieu n’est pas un honnête homme.

AIME LES VAINCUS !

— Fils de mon temps, je l’aime de tout mon cœur. Mais il est bien déconcertant. Sa science établit, par droit de sélection, la prééminence du plus fort. Il déduit des faits, très sérieusement, qu’il est bon, juste que certains disparaissent.

Mais son cœur est doux aux vaincus. La violence lui fait horreur. Se trouver du côté du manche lui apparaît comme une bassesse. Comment sortir de cette contradiction ?

L’Ami. — Aime les vaincus. Ils sont plus intéressants que les vainqueurs. La victoire est hideuse d’orgueil. Le meilleur homme et la meilleure cause y dégénèrent. Il y a une fatalité contre le triomphateur. Le jour de sa gloire est celui de son jugement. Et dès qu’il a posé le pied sur la cime dominatrice, ses actions commencent à baisser aux yeux de l’Esprit. Terrassée, la cause la plus odieuse devient sympathique, par un côté ; triomphante, la plus belle cause devient subitement laide, d’une laideur jusqu’alors inconnue. L’or pur se change en plomb.

Aime les vaincus ! Donne ton cœur à ceux qu’on outrage et qu’on persécute ! Sois du côté de l’enclume et non de celui du marteau !