Va, ne pense pas aux pères avec tristesse. Pionniers ils furent, ils aiment les pionniers. Ils reconnaîtront leur sang.

— Ce ne sont pas les Pères que je redoute, ni le Christ, ni les Prophètes, ce sont les frères, mes contemporains, chair de ma chair et qui croient servir Dieu en nous appelant des infidèles. Je souffre de leur exclusion bien plus que si elle était juste.

L’Ami. — Les frères n’ont jamais apprécié les travailleurs d’avenir. C’est une loi du monde qu’il faut subir en homme. Ne demande pas l’impossible aux autres, ni même ce qui est difficile ! Aime-les, mais ne les écoute pas ! N’écoute que la voix qui, depuis Abraham, a dit aux croyants : « Je suis le Dieu tout-puissant, marche ! »

DANS LES PATURAGES

— L’alpage immense ondule sous le ciel. Les troupeaux épars y pâturent. Ils ont, vus de ces hauteurs, l’aspect de bandes de fourmis. Là-bas, perdu dans ce creux désolé, un troupeau de moutons noirs fait l’effet d’une poignée de suie tombée de la main du ramoneur.

Au son des clochettes, que les échos des rochers se renvoient, tout cela broute, broie, rumine.

L’herbe a sucé la terre, la bête mange l’herbe. L’homme boira le lait de la bête et consommera sa chair.

L’Ami. — Tout cela n’est qu’une similitude. Elle traduit et rend sensibles des faits du monde intérieur. La vérité brute, non encore humanisée, ressemble à la terre massive, à la matière inorganique. Les éléments capables d’alimenter l’esprit y sont renfermés, mais inaccessibles au commun des mortels et totalement indigestes. Il faut des organes spéciaux pour en profiter et les rendre assimilables à d’autres. La pensée robuste de certains hommes, munis d’une faculté particulière, remplit cette fonction. Ils vivent là où d’autres périraient ; des pierres ils font du pain. Quand ils ont passé dans un domaine jusque-là inhospitalier et infertile, ils l’ont en quelque sorte rendu habitable et fécond. Ce sont les initiateurs et les pionniers. Le reste des hommes vit à leur ombre et de leur main ; ils sont leurs nourrissons. Mais le nourrisson est ingrat de nature : il frappe le sein qui l’allaite. Et l’humanité persécute et tue ceux qui la font vivre.

RESPECT DE L’AME

L’Ami. — Celui qui mène Orion comme un troupeau a mis pour limite à sa puissance la liberté d’une âme. Il n’en violente aucune, même dans l’intérêt du salut. Pour toucher un misérable qui se souille et s’égare, il se fait petit, presque suppliant. Quelle leçon donnée à l’homme toujours enclin à imposer sa volonté ; aux justes regardant les pécheurs du haut de leur justice ! Nous sommes trop grands devant les petits, c’est le meilleur signe de notre médiocrité morale. Dominer, régenter, diriger, contraindre, voilà notre méthode à nous ! Les résultats sont déplorables : soumission feinte, adhésions superficielles, indifférence, révolte.