»Un meurtre! répéta l'amant, d'un air sombre.; je ne le pense pas ... mais j'ai blessé fortement, je le crains, ... votre époux, Laurina!»
Un cri perçant fut la seule réponse de Laurina épouvantée. Son crime se présenta avec horreur devant ses yeux: elle quitta Adolphe, et courut, selon que l'impulsion du remord la guidait, à la demeure de son époux infortuné. Adolphe, qui crut d'abord qu'elle ne l'évitait qu'à cause de l'émotion du moment, ne soupçonna pas qu'elle fût partie, il ne s'en apperçut que quelques heures après. Quand il en fut assuré, sa colère et ses craintes n'eurent point de bornes. La fatale passion que la marquise lui avait inspirée; cette passion auteur de mille maux à-la-fois, n'avait pas encore été si forte qu'en ce moment. Dans une âme telle que celle d'Adolphe, avec un pareil caractère, l'opposition ou les difficultés ne pouvaient qu'en augmenter la violence. Il eut, à cette époque, enduré la mort plutôt que d'y renoncer. C'est pourquoi il se décida, au hazard d'être découvert, à arracher Laurina du sanctuaire qui la lui dérobait, et à ne pas souffrir qu'elle existât indépendante de ses volontés.
Dans ce dessein, il roda déguisé, autour du palais Lorédani, alors le mausolée de son maître, jadis heureux. Il se proposa bien de ne pas le quitter, qu'il n'en eut enlevé celle que toute probabilité lui fesait croire dans son enceinte.
C'était le soir du second jour de la mort du marquis. Laurina livrée à sa douleur et à ses remords, pleurait sur les conséquences de sa mauvaise conduite. Une lettre lui est apportée; elle l'ouvre, et y lit ce qui suit:
»Le lieu où vous êtes maintenant, ne doit plus être un asyle pour vous, ayant agi de manière à renoncer authentiquement au titre d'épouse de feu Lorédani. Je crois donc être en droit d'exiger que vous quittiez le palais sur-le-champ; autrement, la famille orgueilleuse de votre mari, qui ne va pas tarder d'arriver, vous accusera, et vous traitera avec toute l'ignominie que l'esprit de vengeance et d'avarice peut dicter.»
ADOLPHE.
Laurina, dont l'âme était encore abîmée sous le poids des dernières paroles de son époux mourant, et pénétrée de son crime, répondit sans hésiter de la manière suivante:
«O! Adolphe! voudriez-vous me faire croire que mon coeur coupable vous aime encore? Vous, que ma raison troublée me montre comme un séducteur et un assassin?... Malheureuse que je suis, le pourrais-je?... A quoi donc le sort m'a-t-il réservée?... Cependant écoutez-moi. Je suis déterminée à ne vous revoir jamais. Mon intention est bien de quitter le lieu où je suis, avec Victoria, la victime innocente de l'erreur de sa mère. Je vais me retirer pour un tems dans une province éloignée, et quand ma faute sera oubliée, j'essayerai de reparaître dans la société, non pour moi, mais pour ma fille a qui j'ai si cruellement fait tort. N'insistez pas pour me revoir, cela serait inutile. Je n'agraverai pas le poids dont ma conscience est chargée.
Adieu pour jamais.»
Ayant écrit ceci, elle le remit au messager qui attendait une réponse. Mais faut-il le dire? Laurina, ne se repentant qu'à demi, et dans une agitation d'âme qu'elle ne pouvait dompter, espérait une nouvelle instance d'Adolphe! Elle n'osait s'avouer l'idée secrète qu'elle avait, qu'il ne renoncerait pas si facilement à son amour. Ce n'était qu'en tremblant et bien à regret, qu'elle fesait ses préparatifs pour quitter une demeure dont tout lui interdisait une plus longue habitation.
Il ne s'était pas passé une heure depuis le départ de sa lettre, lorsque le messager revint avec une réponse qui, soit dit à la honte de Laurina, lui causa une sensation de plaisir au moins aussi forte que la peine qu'elle avait éprouvée auparavant. Elle était conçue en ces termes.
«Vous voudriez vous éloigner de Venise avec votre fille! Prenez garde Laurina, il n'est pas question de plaisanter avec moi. Quittez le palais à minuit. Je vous attendrai ainsi que Victoria, sur le canal, vis-à-vis de vos fenêtres. Nous irons à Montebello, campagne que j'ai louée en arrivant ici, comme un délassement pendant le séjour indispensable que je suis obligé d'y faire encore. Sa situation est isolée et assez loin de la ville. Nous serons là à l'abri du soupçon, car tout le monde croit que le marquis est mort par la main des bravos (assassins); j'ajouterai seulement que si vous persistez dans votre dessein de me fuir, je vous conduirai par tout où vous l'ordonnerez, et vous laisserai ensuite en paix; que ce soit donc entendu entre nous. Je jure par tout ce qu'il y a de sacré, que vous consentiez ou non à ma proposition, que vous ne sortirez pas de Venise sans moi. Je vous poursuivrai jusqu'au bout de l'univers, s'il le faut. Je serai sans cesse sur vos pas, et vous tourmenterai éternellement, si vous hésitez, ou si vous cherchez à m'échapper.»
ADOLPHE.