Un soupir pénible partit du cœur de Laurina. Cherchant à se croire irrévocablement fixée dans sa résolution d'être vertueuse, et ne voulant pas lire plus loin dans ses pensées, elle écrivit ce qui suit:

«Bien convaincue, homme cruel, et le plus exigeant de tous! bien convaincue que je serai fidelle jusqu'à la mort à la promesse que j'ai faite à ... Dieux! je n'ose écrire son nom ... mes doigts tremblans ont peine à tenir la plume ... je consens à ce que vous me proposez, et je m'en rapporte à votre honneur pour l'exécution de votre parole.»

Les choses étant ainsi arrangées, la faible Laurina reprit ses préparatifs. Mais hélas! quelle vîtesse elle y mit cette fois! Car, malgré qu'il lui eût été difficile peut-être de définir ce qui se passait en son âme, encore eut-elle pu y découvrir le plaisir de se savoir toujours aimée par l'homme qu'il lui convenait le plus d'éviter et même d'abhorer. Telle n'est que trop souvent la bizarrerie du cœur humain.

A minuit, Laurina, accompagnée de sa fille, quitta le palais de Lorédani. Adolphe fut exact au rendez-vous. Il reçut les dames avec un sérieux plein de hauteur, et les conduisit à une gondole qui les attendait. En peu de tems ils furent à Montebello.

Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur cette partie de notre histoire. Nous dirons seulement qu'arrivés à la maison de plaisance, le perfide Adolphe appela à son aide toutes les séductions qui avaient déjà réussi à apporter le désordre dans une famille respectable. Il n'en oublia aucune, cette fois, et la malheureuse Laurina consentit d'abord à un délai de peu de jours, pour rester sous le toît de l'être qui l'avait perdue, le traître sachant bien ensuite comment prolonger ce délai. Effectivement, quel est l'homme qui, après avoir corrompu les principes et le cœur d'une femme qu'il trompe, trouve de la difficulté à maintenir sa victoire, s'il l'en juge digne? Néanmoins Adolphe tint si exactement sa promesse, que Laurina eût pu s'en éloigner, si elle eut continué de le souhaiter. O femme coupable! elle ne le souhaitait pas, car aveuglée par les fascinations de son amant, il lui semblait impossible de vivre hors de sa présence.

Insensiblement ce commerce, doublement criminel, se ressera et devint plus durable que jamais. Cependant Adolphe eut l'hypocrisie de faire un voyage en différes lieux, et même à une distance considérable de chez lui, sous le prétexte de trouver une demeure convenable pour la jeune Victoria et sa mère. Il n'ignorait pas que faire changer Laurina de scène, c'était la détourner de ses réflexions douloureuses, et en venir à ses vues. Il savait bien aussi, que tant qu'elle serait avec lui, elle n'éprouverait pas un instant de tristesse, et par conséquent elle ne pourrait voir qu'avec horreur l'instant de s'en séparer.

Les plans d'Adolphe, toujours bien combinés, manquaient rarement de réussir. Enivrée par ses séductions, Laurina cherchait à bannir tout souvenir chagrinant; et, telle qu'un misérable attaqué d'une maladie néphrétique, court en désespéré après le secours de l'opium, elle se sauvait des remords de sa conscience, en regardant sans cesse celui qui l'avait souillée. Autrement eut-elle pu endurer l'idée horrible de son crime! Eut-elle oublié qu'elle s'était élancée du lit de mort de son époux où le sang coulait encore, pour se jetter dans les bras de son assassin! Qu'elle avait trahi son vœu solemnel; que l'âme du comte s'était arrêtée dans son vol pour l'entendre! Pouvait-elle, même à l'aide des sophismes, trouver la moindre palliation à sa conduite? Non, il ne lui restait de ressource qu'auprès d'Adolphe. Dans ses regards quelle idolâtrait, se trouvait son excuse, et dans son organe enchanteur, une tentation à laquelle elle croyait que nul être n'eut pu résister.

Que les progrès du vice sont terribles! La seule imperfection originelle de Laurina était la vanité et l'amour de l'admiration. Cette erreur, peu dangereuse, quand rien ne la nourrit, mais funeste lorsqu'elle est poussée hors des bornes de la raison, devint la cause de maux sans nombre. Déjà des peines amères l'avaient suivie. Une pareille leçon devrait suffire pour nous tenir en garde contre les égaremens du cœur, et ne jamais nous laisser abuser sur les effets nuisibles des passions.


[CHAPITRE V.]