Une année s'était écoulée depuis la mort de Lorédani; lés tristes événemens qui avaient marqué cette funeste époque, s'étaient affaiblis insensiblement dans l'esprit de sa veuve; les recherches avaient cessé depuis long-tems; en un mot, la femme coupable ne pensait plus à se séparer d'Adolphe.

Ils ne vinrent point à Venise; ils continuèrent leur résidence à Montebello, dans le crainte que leur présence à la ville ne fût vue avec mépris et indignation parmi la haute classe de la société. Ils se condamnèrent donc à rester constamment à la campagne, et se dédommagèrent de cette contrainte, en y attirant tous les jeunes gens de plaisir qu'ils purent rencontrer. Cela ne leur fut pas difficile, car il est des êres qui se plongeraient dans les antres de la débauche, plutôt que de refuser une jouissance quelconque; comme il y a aussi très-peu d'individus qui aient le droit de se rendre les censeurs du vice. Montebello devint le séjour de la gaîté et de la folie. Les réflexions en furent bannies, et les événemens qui auraient dû être gravés en lettres de sang dans le cœur de ses hôtes, ne furent plus rappelés qu'avec indifférence, ensuite totalement oubliés.

Parmi les joyeux Vénitiens qui fréquentaient la société des amans, il s'en trouvait un appelé le comte de Bérenza. C'était un homme à sentimens singuliers, et d'un caractère extraordinaire. Il n'était pas venu à Montebello pour s'amuser, ni par indolence, mais dans un véritable esprit de curiosité, pour analyser ses habitans, et découvrir, d'après le résultat de ses observations, si le mal qu'ils avaient commis, et la conduite qu'ils persistaient à suivre, venaient de la dépravation naturelle de leur cœur, ou si la force inévitable des circonstances les avait seule rendus coupables: il venait pour faire ses études sur deux caractères, et augmenter ses connaissances du cœur humain.

Cependant il ne trouva, ou ne crut rien trouver, dans la liaison d'Adolphe et de Laurina, qui pût mériter la considération d'un philosophe. Il ne vit en eux, que deux êtres qui s'étaient plongés volontairement dans le vice, sans avoir le pouvoir, ni même la volonté de se tirer de son funeste tourbillon. C'est pourquoi il les regardait avec mépris, sans en avoir la moindre pitié. Il vit deux malheureux qui n'avaient écouté que leurs passions, sans égard pour ce qui devait en résulter en s'y adandonnant.

Ainsi prévenu, il cessa de s'en occuper; mais il examina avec un intérêt tout particulier la jeune Victoria, sans cependant songer à demander sa main; car, jusqu'à ce jour, Bérenza n'avait encore jugé aucune femme digne de lui appartenir en légitimes nœuds. L'ardeur de son admiration ne put donc conduire jusque-là le philosophe. Mais, sans l'idée déshonorante attachée à cette infortunée jeune personne, il en aurait fait sa femme par calcul; c'est-à-dire que, fort du pouvoir qu'il se croyait sur le cœur humain, il eût espéré de la rendre ensuite telle que le demandaient ses désirs. D'abord, travaillant à diminuer son orgueil, il eût entrepris de transformer cette humeur impérieuse en noblesse et dignité; il eut de même corrigé ses autres imperfections. Hélas! Bérenza ne savait pas, tant l'homme qui se croit si savant sur les autres s'ignore lui-même, que c'était la taille pleine d'élégance et l'air animé de Victoria, qui lui fesait avoir de son caractère une idée si flatteuse. Elle avait à cette époque près de dix-sept ans, et Bérenza trente-cinq. L'air de celui-ci était majesteux, et ses traits, quoiqu'annonçant de la gravité, possédaient une douceur d'expression qui charmait; mais les pensées de la jeune Victoria ne s'arrêtaient point à ce mérite personnel, et la persuasion de s'être attiré exclusivement les regards d'un homme d'une indifférence orgueilleuse, donnait un prix réel à sa conquête. Cela lui fit rechercher sa société, et la rendit prévenante envers lui. Aussi l'enthousiasme de Bérenza s'éleva-t-il bientôt au plus haut point, et son plus ardent désir fut de la nommer son amante. Son âme philosophique n'avait point d'autre attachement, excepté pour un frère plus jeune de quelques années, qui était alors absent d'Italie, pour se distraire d'une passion malheureuse; c'est pourquoi ses pensées et ses désirs furent tous concentrés en Victoria.

Il est naturel de supposer que le caractère de cette jeune personne, plus enclin au mal qu'au bien, et ayant besoin d'un Mentor sévère pour le régler, n'avait pas, depuis la mort de son père, pu s'améliorer beaucoup; au contraire, le mauvais exemple tendait à le gâter tout-à-fait. Elle voyait, dans la conduite de sa mère, une violation du serment le plus sacré; la délicatesse et la vertu foulées aux pieds; et quoique ses penchans la portassent à préférer la vie dissipée dans laquelle elle se trouvait, à la retraite enjointe par le marquis, cependant elle réfléchissait assez pour sentir ce qu'avait de blâmable l'oubli qu'on avait fait de ses dernières volontés. Au total, Victoria était une fille qui ne pensait pas comme tout le monde, et son imagination ardente devait donner aux choses la couleur qui la frappait, plutôt que celle de la vérité.

Bérenza venait d'éveiller dans son sein, des sensations qui, endormies jusqu'alors, ressemblaient, dans leur inactivité, au sommeil du lion; il ne fallait qu'un léger aiguillon pour les exciter. Victoria avait toujours regardé l'union séduisante, et en apparence heureuse, de sa mère avec Adolphe, avec un certain sentiment dont elle ne pouvait se rendre compte; mais quand Bérenza la distingua, lorsqu'il s'adressa à elle avec le langage de l'amour, cela lui fit découvrir que ce sentiment était celui de l'envie, et du désir ardent de se trouver dans la même situation que sa malheureuse mère, de recevoir les attentions, comme elle, d'écouter la tendresse y et devenir l'objet des regards passionnés d'un amant. Tels étaient les effets que produisaient le vice d'une mère sur l'âme de sa fille.

Enfin, j'ai donc trouvé un adorateur, s'écriait-elle avec une secrète satisfaction! Je serai au moins aussi heureuse que ma mère, si le comte Bérenza aime comme le comte Adolphe.

En effet, Bérenza aimait, mais d'un amour réel, tandis que Victoria n'était susceptible que d'une vanité dont elle se promettait la jouissance dans un semblable amour. Bérenza aimait, et Victoria n'était qu'émue et flattée. L'amoureux philosophe considéra que ce ne serait pas s'exposer au reproche, que de la tirer de la position dangereuse où elle se trouvait, en lui avouant sa passion et en l'engageant à quitter la demeure déshonorante d'Adolphe. Toutefois l'orgueil du Vénitien fut plus fort que son amour; car il écarta toute idée d'en faire sa femme, et au contraire, il employa son adresse pour l'engager à devenir sa maîtresse.

Dans ce dessein, il chercha l'occasion la plus prochaine d'avoir un entretien avec Victoria. Elle se présenta bientôt, et ayant déclaré à la jeune personne enchantée l'amour ardent qu'elle lui avait inspiré, il lui proposa franchement, mais non sans une sorte de retenue, d'adopter ce que son âme ravie lui avait suggéré depuis long-tems.