L'organisation hardie de Victoria, sa façon de penser dégagée de toute contrainte, l'empêchèrent de s'offenser à la proposition du comte. Si elle eut pensé un instant que ses idées strictes sur l'honneur lui défendaient de la demander pour femme légitime, malgré son désir extrême d'avoir un amant, elle eut dû le repousser avec mépris; mais ici l'orgueil agit contre l'orgueil, et elle se persuada que Bérenza regardait le mariage comme une chose inutile, et même dégradante à un amour comme le sien.
Ce fut en faisant cette fausse réflexion, qu'elle lui tendît les mains. Bérenza les saisit, avec ardeur, comme une marque de consentement; et s'asseyant aux pieds de sa maîtresse, qui lui souriait avec une vivacité extraordinaire, il parla plus en détail des arrangemens et des moyens à prendre pour quitter Montebello, sans être soupçonnés. Victoria l'écoutait avec délices; le plaisir animait ses joues et brillait dans ses regards hautains. Son cœur se pavanait aux discours du comte, et sans pouvoir rien définir, elle se sentait capable d'actions surprenantes. L'enthousiasme animait son sein, et répandait sa chaleur sur ses traits. Soudain, au milieu de ses félicitations, et tandis que Bérenza, encore à ses pieds, poursuivait son discours amoureux et décrivait ses plans pour leur bonheur à venir, arriva en frémissant de rage, et l'horreur peinte dans toute son attitude ... Laurina!
—Malheureuse, s'écria-t-elle, en prenant rudement le bras de sa fille, est-ce ainsi que vous récompensez mon indulgence envers vous, la confiance tendre et aveugle que je vous ai montrée? et vous, signor Bérenza, qui jouez ici le rôle d'un infâme séducteur, croyez-vous, par cette conduite, payer l'hospitalité du comte Adolphe? est-ce ainsi que vous vous dites son ami, en cherchant à nous ravir notre seul bien, l'innocente Victoria?
—Signora, reprit Bérenza avec un sourire de dédain, il vous sied à merveille en vérité, de faire le procès à ceux qui violent les lois de l'hospitalité!
Les yeux de la coupable Laurina furent baissés à l'instant. La honte colora ses joues, son cœur battit avec violence, et à peine put-elle se soutenir; Bérenza prit la main de Victoria.—Je ne crois pas, continua-t-il, d'une voix ferme, devoir me défendre de séduire votre fille; je pense, au contraire, la sauver de la séduction. Excusez-moi, madame, si j'observe que c'est le sort qui l'attend, en restant dans cette maison.
—Victoria, dit sa mère, revenant de son agitation et n'osant répondre au comte, Victoria, je vous ordonne de sortir d'ici ... oui, pour la première fois de ma vie, je vous ordonne de m'obéir, en évitant toutes les occasions de parler au comte de Bérenza.
Celui-ci lança un regard à la jeune personne. Il voulait lui communiquer une étincelle du feu qui l'animait, et voir si elle montrerait cette indépendance de sentiment qu'elle annonçait. Mais Victoria, retirant fièrement sa main, que le comte retenait, comme voulant lui prouver qu'elle n'avait pas besoin de son aide, s'avança vers sa mère et repliqua ainsi:
—Que vous ne m'ayez jamais ordonné, est une chose vraie; que vous m'ordonniez, maintenant qu'il est trop tard, l'est également. Je suis donc décidée à partir d'ici, où il n'y a point de protection pour moi, et à me remettre sous celle du comte de Bérenza, dans laquelle je place toute ma confiance.
—Oh! Victoria, es-tu folle, dit sa mère, en joignant les mains, et commençant à éprouver la juste rétribution due à ces parens coupables qui corrompent leurs enfans. Es-tu folle, ma fille, ou veux-tu me plonger dans une douleur mortelle?
—Vous plonger dans la douleur! répéta amèrement Victoria.