—O mon enfant, ma chère enfant cria sa mère, la tête perdue et sentant la pointe aigue du remords, voudrais-tu donc m'abandonner?
—Vous m'abandonnâtes bien ainsi que mon père et mon frère, reprit Victoria, qui perdit toute retenue.
—Quoi, ma fille!... Victoria!... c'est toi qui parles ainsi?
—Ma mère, pardon!... mais vous nous avez déshonorés, perdus à jamais. Personne ne m'a trouvée digne d'amour, que le comte de Bérenza. Ne vous opposez donc pas à ce que je réponde à sa tendresse, à ce que je sois heureuse. Pourquoi, je vous le demande, les considérations de votre bonheur viendaient-elles empêcher le mien? Quand vous aimâtes le comte Adolphe, vous savez, madame, que vous nous quittâtes, sans penser à la peine que vous fesiez à mon père; souvenez-vous que....
—Tais-toi, fille dénaturée, tais-toi, s'écria Laurina accablée.
—Eh bien! poursuivit cette fille sans délicatesse, cessez donc de trouver mauvais mon départ avec le comte de Bérenza. Je vous obéirais, j'aurais pour vous tout le respect qu'une fille doit à sa mère, si vous aviez tenu le serment ... ce serment que vous prononçâtes au lit de mort de mon père!...
Ces reproches indignes d'un enfant bien né, mais mérités par une mère coupable, furent beaucoup trop forts pour que la criminelle Laurina pût les endurer. Elle fut saisie d'une convulsion violente, et tomba sur le parquet.
Bérenza qui, d'abord, avait écouté avec plaisir et surprise cet esprit indépendant, selon lui, mais qui n'était qu'altier, fut choqué ensuite de la dureté odieuse de Victoria envers l'auteur de ses jours, dont la tendresse aurait dû, au moins, exciter dans son cœur quelque gratitude. Ne voulant pas analiser l'effet que ce trait produisait sur son amour, éprouvant beaucoup de peine d'une pareille insensibilité, il releva avec empressement Laurina. Quand elle fut tout-à-fait revenue à elle, il la conduisit dans sa chambre, et disant quelques paroles à l'oreille de Victoria, d'un air très-sérieux, il les laissa ensemble.
Cette manière réservée, que montra le comte, ne manqua pas de produire, sur l'esprit de la jeune personne, l'impression qu'il désirait. Elle sentit ce qu'il pouvait penser, et vit que sa sortie impitoyable contre sa mère, pouvait lui avoir inspiré du dégoût. Effrayée à l'idée de lui devenir indifférente, elle songea à regagner son estime. C'est pourquoi, s'approchant de sa mère d'un air plus doux, elle chercha à réparer sa faute; mais elle avait réveillé le remords dans l'âme de Laurina, qui, voyant celle-ci dans des dispositions plus modérées, prit la résolution de se retirer du crime, et de la sauver des dangers dans lesquels elle l'avait conduite. Une peine violente venait d'assaillir le cœur de cette mère coupable, en reconnaissant les effets de son fatal exemple. Afin de la débarrasser de ce poids, elle se promit bien de renoncer à tout ce qui lui avait fait tort jusqu'alors. Les représentations furent donc mises en jeu, et Laurina chercha à persuader sa fille de la nécessité d'une retraite absolue pour un tems, et à quoi celle-ci parut absolument contraire. Tout ce que la première put en obtenir, avec répugnance, fut la promesse de ne pas voir le comte de Bérenza de tout le jour, et Victoria n'y eut pas même consenti, si ce n'est qu'en le privant de la voir pendant quelques heures, elle espérait lui faire sentir le vide de sa société, et que cela lui ferait oublier l'humeur qu'elle lui avait vu prendre.
Laurina passa ce tems dans la douleur la plus violente qu'elle eût encore ressentie; elle se sépara ensuite de sa fille, après l'avoir vue se mettre au lit. Alors elle courut auprès d'Adolphe, à qui elle fit part de sa nouvelle peine. Baignée de pleurs, elle lui annonça qu'elle voulait le quitter le lendemain pour se rendre dans une retraite où elle voyait trop bien qu'elle eût mieux fait d'y garder sa fille après la mort de son époux.