Adolphe l'écouta sans interruption; et quand elle eut cessé de parler, il la regarda d'un air sérieux, mais tendre, et dit:
—Qu'une union comme la nôtre, chère amie, cimentée par les liens et par les circonstances, quoique pouvant être considérée désavantageusement par le préjugé vulgaire, puisse être rompue, cela ne tombe pas sous le sens. Ecoutez ce que j'ai à vous proposer, et laissez Victoria jouir du fruit de son audace. Il ne me serait pas difficile de défendre au comte de Bérenza de rester ici une heure de plus: il serait également facile d'enfermer la jeune personne dans sa chambre, et de l'empêcher de voir qui que ce fût; mais nous aurons recours à des mesures plus simples et plus efficaces. Il est plusque probable que le comte n'a jamais eu occasion de correspondre avec votre fille, et par conséquent qu'il ne connaît point son écriture; tracez donc ce que je vais vous dicter, et qui ne manquera pas de produire son effet.
«Cher Bérenza, la peine que ma mère a ressentie de notre altercation, m'engage à me priver pour un tems du plaisir de vous voir. Retournez à Venise, je vous prie; et quand l'humeur occasionnée par la circonstance, sera dissipée, je mettrai tout empressement à solliciter votre retour.»
—Que ce peu de mots soit envoyé à Bérenza, et vous verrez que la suite en sera son prompt départ d'ici. Le comte absent, Victoria quittera cette maison.
—Sans moi, Adolphe?
—Nous l'accompagnerons jusqu'à un autre azile, Laurina; elle y sera en parfaite sûreté, sans pouvoir nuire davantage à notre bonheur.... Mais il me vient une idée, continue-t-il, en s'appercevant que Laurina voulait parler probablement pour s'opposer à ses intentions: j'ai une retraite admirable pour elle. Dans nos promenades, l'an passé, nous nous arrêtâmes, comme vous savez, chez votre cousine, la signora di Modène; elle demeure, je crois, près de Trévise. Il n'y a pas d'endroit plus retiré ni plus convenable pour notre jeune demoiselle. La signora s'est montrée excessivement polie envers moi, dit-il en souriant; ainsi, ma Laurina, elle fera tout ce que nous voudrons.... Allons, pas d'objection, nous parlerons de cela plus amplement. Pendant ce tems, si Bérenza, pensant qu il n'est pas rappelé par sa maîtresse, s'aventurait à revenir, nous le recevrions avec les marques de la plus grande froideur. Quand il n'appercevrait plus la petite, il concevrait aisément que nous l'avons éloignée à dessein, et n'ayant aucun droit de nous en demander la raison, il prendrait sur-le-champ le parti de nous quitter.
—Ainsi, ajouta Adolphe, d'un ton plus gai, nous serons débarassés d'un sujet de trouble; et ainsi, ma bien aimée, vous vous appercevrez qu'il n'y a pas de nécessité immédiate à séparer l'âme du corps; c'est ce qui arriverait en vous arrachant à moi dont vous êtes plus que l'âme ... mais non, jamais nous ne serons soumis aux caprices des circonstances; nous les soumettrons au contraire. Nul pouvoir humain, ni aucune considération sur la terre, ne me séparera de toi, ô ma Laurina! mais revenons à notre objet.
Laurina prit machinalement la plume, et écrivit, sous la dictée d'Adolphe, ce que nous avons déjà vu. Le billet écrit, une femme de chambre le porta, avec défense d'attendre la réponse.
Bérenza ne se douta point de la supercherie; et sa conduite, à ce sujet, fut telle qu'elle devait l'être pour favoriser les vues d'Adolphe. Le comte, loin de se fâcher du billet, pensa que Victoria, en refusant de le voir pendant un tems, n'avait en vue que de réparer les torts dont elle s'était rendue coupable envers sa triste mère. La chose lui paraissant ainsi, il se disposa, par bonté, à son vœu, et crut que son départ rappelerait l'harmonie que sa présence avait interrompue, d'autant qu'il le croyait nécessaire à l'entier accomplissement de ses vues. En conséquence il se décida à quitter Montebello, sans perdre de tems, et dans l'espoir d'y revenir bientôt, avec une meilleure perspective de succès. Il éprouvait quelque plaisir à penser que Victoria fût susceptible de se repentir de ses fautes. Ne voulant point s'exposer à aucune explication sérieuse avec le comte Adolphe, il appela sur-le-champ son valet-de-chambre, et lui ordonna de tenir tout disposé pour partir. Bérenza avait bien l'idée de laisser un mot pour Victoria, mais réflexion faite, il sentit que ce serait irriter sa mère davantage. Tout était prêt, le firmament parsemé d'étoiles, et la lune éclairant la route, le comte de Bérenza dit adieu à Montebello.