Enfin la pauvre Laurina éprouva le bienfait d'un sommeil causé par la fatigue, la douleur et l'épuisement, Léonardo la laissa, pour aller retrouver ses camarades qui l'attendaient à table: pendant le repas, un des brigands détailla tout-à-fait l'aventure du soir; il n'en apprit cependant guères plus que ce qu'on savait déjà; mais Léonardo écoutait avec une grande attention, sans se permettre aucun commentaire, et sa sœur paraissait jouir intérieurement de voir sa mère punie d'une manière si cruelle.

Le vin passa gaîment à la ronde, et après avoir bien bu, les voleurs se livrèrent au repos. Victoria s'était retirée dans son cabinet, Léonardo dit à sa compagne d'en faire autant, puis il se rendit auprès de sa mère, dans l'intention de la veiller toute la nuit.

C'est ainsi que par la marche incompréhensible d'une sage providence, se trouvaient réunis en un même lieu, ceux dont la destinée avait tant de rapports les uns avec les autres: l'une souffrait la punition terrible de son crime, ses enfans de ces fatales conséquences, et l'auteur abominable de tant de maux venait de recevoir le châtiment dû à ses forfaits, ainsi qu'à la barbarie dont il venait d'user envers la femme qu'il avait perdue.

La malheureuse Laurina ne put conserver long-tems cet amant pour qui elle avait tout sacrifié. Lorédani n'étant plus, son fils ayant fui la maison paternelle, sans qu'on put savoir ce qu'il était devenu, Victoria échappée de la prison où on l'avait mise, il ne restait plus d'obstacles ... par conséquent l'amour d'Adolphe, s'éteignit petit à petit. Cet homme, peu généreux, commença à regretter d'avoir sacrifié sa liberté pour une femme, dont la mélancolie, presqu'habituelle, lui devenait à charge: il parut d'abord indifférent, et en vint à détester la victime de ses artifices. Ses manières gracieuses disparurent bientôt, et son humeur se changea en celle d'un tiran dur et sauvage; le chagrin avait effacé les roses du teint de Laurina, et le remord avait détruit ses grâces enchanteresses; elle cessa de paraître l'objet d'admiration ou d'envie qui avait marqué ses beaux jours: son amant lui reprocha la perte de ses charmes; ce séducteur infâme, las de sa passion, la dédaignait entièrement: il foisait des absences fréquentes, dont elle n'avait pas le droit de se plaindre: gaî et sémillant en sortant, il rentrait sombre et de mauvaise humeur. Laurina gémissait en secret de ses infidélités, et si ses yeux, encore rouges des pleurs qu'elle venait de verser, rencontraient les siens, l'indigne lui en faisait les reproches les plus amers, et ne bornait pas là ses mauvais traitement; il ajouta la barbarie à ses autres outrages, et mit le comble à l'infortune de cette femme abusée.

C'était après quelques-uns de ces momens terribles, et dans sa triste solitude, où, cruellement punie, Laurina gémissait de la tirannie brutale de son amant, que sa conduite passée se retraçait fortement à son esprit; elle se rappelait la mort de son époux, la perte de ses enfans ... oh! que doit être douloureux le repentir d'une mère, qui s'étant écartée du sentier de l'honneur et de la vertu, en voit retomber la faute sur ses enfans! femmes coupables, votre triomphe, ce que vous regardez comme le bonheur, n'a qu'un tems, et l'heure du remord, de la honte, vient infailliblement vous punir, en vous condamnant à des regrets éternels?

Parmi les vices qui composaient le caractère de l'ingrat Adolphe, était un grand amour du jeu; il s'y livra tellement, qu'en très-peu de tems sa fortune devint à rien. Ce fut ce qui le détermina à quitter l'Italie, et à aller en Suisse: il fit part de son dessein à Laurina, d'un ton impérieux, et ajouta ironiquement, que son exil serait délicieux en l'ayant pour compagnie. La pauvre femme ne répondit rien à cette mauvaise plaisanterie; le suivre était son devoir, aussi ne fit-elle aucune réflexion, d'autant que, malgré sa bassesse et son inhumanité, elle avait la faiblesse de l'aimer encore.

Pendant le voyage, il ne cessa de la traiter durement et avec mépris; cependant il s'était encore contenu jusqu'à la rencontre des gens de Léonardo, dans les Alpes; mais il arriva qu'en ce moment, son humeur étant excitée par quelque motif particulier, il porta la cruauté jusqu'à frapper Laurina. Il mettait même sa vie en danger, (pour s'en débarrasser peut-être) lorque ses cris attirèrent de leur coté les voleurs qui rodaient dans les environs; le barbare fut arrêté à l'instant par des assassins moins féroces que lui, et il mérita de trouver la mort près de celui dont il avait causé les misères.... Telle est la juste rétribution du crime, qui tôt ou tard reçoit le prix qui lui est dû.


[CHAPITRE IV.]

Le lendemain, vers midi, Laurina, qui était toujours restée dans un état d'insensibilité, ouvrit des yeux presqu'éteints; Victoria fut le premier objet qu'ils rencontrèrent; elle la fixa pendant quelques minutes; petit-à-petit la mémoire lui revint; elle reconnut sa fille, et fit un cri ... elle passa la main sur son front, l'éleva au ciel, et la tendit à Victoria.