La jeune personne daigna sourire encore, et la mère l'embrassant tendrement, dit en se levant: adieu pour l'instant, ma chère fille; préparez-vous, ainsi que je vais le faire, pour notre départ.»
Cette injonction ne fut pas désagréable à Victoria, car son orgueil blessé usurpait en ce moment chez elle la place du regret et de l'amour. Sûrement, pensait-elle, si Bérenza m'eût véritablement aimée, il ne m'aurait pas quittée si froidement, si vîte et sans m'écrire une seule ligne! peut-être a-t-il craint qu'en exécutant le plan qu'il avait formé, des embarras ou quelqu'inconvénient ne vinssent l'inquiéter. C'est pourquoi, si même son départ n'a pas été volontaire, nul doute qu'il ne saisisse cette occasion de rompre avec moi; puis-je alors le regretter? Mais je le juge peut-être sévèrement ... quelqu'artifice combiné qui ne serait pas venu à ma connaissance.... Allons, je n'y veux plus penser. C'est au tems seul à me convaincre.
L'esprit troublé et le cœur mécontent, Victoria commença ses apprêts de départ. Le comte et Laurina ne la laissèrent pas long-tems à sa solitude, dans la crainte qu'elle n'y entretînt des réflexions dangereuses. Ils entrèrent dans son appartement, et Adolphe d'un air gai et dégagé, lui demanda si elle était prête. Je le suis, fut la réponse laconique de la demoiselle.
Et nous aussi, dit-il. Alors il voulut prendre sa main pour la conduire.
L'orgueilleuse fille la retira avec humeur, puis suivit sa mère et le comte en silence.
Adolphe, qui avait paré à tout ce qui pouvait apporter quelque délai à leur départ, eut soin que rien ne pût les arrêter. Ils s'embarquèrent donc de suite pour Trévise, et Victoria, sans s'en douter, dit adieu pour long-tems à Venise.
Toute tentative pour alimenter la conversation, en route, fut rendue inutile, parla sombre taciturnité de Victoria. Mais petit à petit (honteuse sans doute de paraître s'éloigner à regret d'un homme qui, après tout, semblait l'oublier,) elle reprit un peu de sérénité, et montra un enjouement quelle était loin de ressentir. Ce changement enchanta Laurina. Son coeur toujours porté pour sa fille, commença à se repentir de sa conduite précipitée, et à sentir de la répugnance à condamner une jeune créature à une rebutante solitude, tandis que sans ses exemples pernicieux, elle eût pu devenir l'ornement de la société.
Adolphe devina ses pensées et parut mécontent. Celui qui avait pour but d'éloigner toute barrière à sa possession, ne pouvait souffrir qu'on y portât atteinte, il le lui fit sentir par son air sévère. Laurina soupira et se laissa aller à de tristes pensées. Ce fut alors le tour de Victoria de chercher à distraire sa mère. Elle montra en cette occasion l'empire qu'elle avait sur ses sentimens, et combien elle savait s'en rendre maîtresse. Cependant ses efforts ne firent qu'ajouter aux regrets de la malheureuse Laurina.
Comme nos voyageurs étaient partis tard de Venise, il fesait nuit quand ils arrivèrent au Bosquet, lieu ainsi nommé à cause de sa situation au milieu d'un bois. Sa sombre apparence ne frappa nullement Victoria, qui était en ce moment toute vivacité; mais le cœur de sa mère se serra. Elle savait que l'intention d'Adolphe, après qu'il aurait instruit sa parente de la conduite à tenir envers Victoria, était de l'abandonner à sa garde. Il devait la dépeindre comme une jeune personne très-légère et fort libre de principes, qui en conséquence avait grand besoin d'être surveillée. Laurina essaya encore de faire changer les résolutions d'Adolphe, mais toujours envain; elle n'avait aucun pouvoir sur son esprit, quand il était question de coups d'autorité. Fatigué de ses importunités, il devint glacial et insensible. Avant le départ de Montebello, Laurina aurait pu, peut-être, obtenir quelqu'adoucissement à la sentence, mais en ce moment il n'était plus tems. Son air le lui dit assez pour qu'elle cessât de le presser.
La signora reçut le comte Adolphe avec toute la politesse dont elle était susceptible. Laurina l'examina attentivement pour pouvoir augurer ce qu elle avait à en attendre pour sa fille. Mais cette femme peu gracieuse, n'offrait sur ses traits que l'orgueil d'une vertu maussade, avec l'envie maladroite de se faire valoir par quelqu'amabilité qui lui était tout-à-fait étrangère.