Cette grave personne avait été informée de la mauvaise conduite de Laurina, conduite qui l'avait exposée à perdre son rang dans la société. Se prévalant alors de l'arrogante supériorité assez ordinaire aux petites âmes toujours prêtes à triompher de la chûte des autres, elle crut ne lui devoir qu'une froide révérence, puis daigna à peine jeter un regard sur Victoria.

La signora de Modène, comme on l'a déjà observé, était une parente éloignée de la marquise: son physique était aussi repoussant que son caractère. Un long visage jaune, des petits yeux gris, une taille maigre et à moitié courbée, en faisaient l'ensemble. Elle était orgueilleuse, minutieuse et elle avait une âme mercenaire. Allarmée, dans sa jeunesse de l'idée d'être forcée à se faire religieuse, parce qu'elle n'avait pas de bien, chose assez commune parmi les filles nobles d'Italie, elle préféra de demeurer avec des gens riches, à qui elle offrit ses services. Elle se comportait alors, selon que lui valait son séjour chez ces personnes, tantôt comme compagne, tantôt comme gouvernante, et même au besoin comme femme de chambre. Par ces moyens et autres semblables qui tiennent à la flatterie, aux petits calculs et à l'hypocrisie, elle était parvenue à amasser un capital assez fort pour pouvoir se passer d'autrui, dans un âge où elle se verrait oubliée, et se consoler du mépris dont on l'avait souvent abreuvée dans sa jeunesse. Ensuite, pour s'en venger, elle se promettait bien de devenir le Mentor, ou plutôt le tourment des malheureux êtres qui se trouveraient sous sa dépendance. Nul homme, même dans ses plus beaux jours, n'avait pris garde à elle, et beaucoup moins encore n'avaient pensé à la demander en mariage. Par cette raison, sa haine contre toutes les femmes qui avaient des attraits, ou qui osaient se montrer sensibles aux hommages de l'autre sexe, ne connaissait point de bornes, et on ne pouvait rien espérer de son indulgence. Telle était la signora de Modène. Son intérêt personnel l'avait toujours empêchée de se mettre mal avec sa cousine, quoique n'ayant jamais été intime, parce que celle-ci n'avait cessé d'être généreuse à son égard. Toutefois son malheureux penchant à l'envie s'opposa à ce quelle lui fît un accueil bien cordial. Elle n'agissait pas de même avec Adolphe, dont cette femme désirait se faire un ami. Elle lui adressa donc son hommage mercenaire, et elle lui fit une cour assidue. Ainsi, il n'avait rien avancé de trop en disant à Laurina que la signora avait beaucoup d'égards et d'estime pour lui; mais toutes ces prévenances n'étaient pas faites pour l'engager à rester dans sa maison une heure de plus qu'il ne lui fallait. Il se permit de demander librement à souper de bonne heure, pour que Victoria allât se reposer, et qu'il lui fût plus facile ensuite d'entamer le grand objet de leur visite.

On ne tarda pas à être servi. Victoria, sans soupçon et voulant éviter les regards de la vieille dame, regards qui avaient déjà fait une impression désagréable sur son esprit, demanda où était sa chambre, aussitôt qu'on eut fini de souper. Quoique conservant une sûreté apparente, elle ne put s'empêcher d'éprouver, en se levant de table, un serrement de cœur qui l'emporta sur son indolence accoutumée. En souhaitant le bon soir à sa mère, l'envie lui prit de se jeter à son col, ce qu'elle fit avec une tendresse qui ne lui était pas ordinaire. Elle la pria tout bas à l'oreille de ne pas rester trop long-tems dans cette détestable demeure. Laurina, non moins affectée, n'eut pas la force de lui répondre; le cœur lui battait: elle balbutia, et la dissimulation qu'elle se voyait forcée d'employer, la rendait rouge comme le feu. Pressant la main de sa fille, elle lui dit bon soir en tremblant, et en pensant que ce serait peut-être la dernière fois. Sa poitrine se gonfla, et ses yeux se remplirent de larmes.

Victoria quitta la salle, en se reprochant presque d'avoir affligé un cœur aussi sensible que celui de sa mère. Oh! que ce moment eût été propre à réparer bien des fautes, si ces deux femmes, éclairées par la sagesse, se fussent entendues! Victoria était à peine partie, que l'impatient Adolphe s'adressa à la signora de Modène, en entrant brusquement en matière sur le sujet qu'il avait le plus à cœur de terminer.

«Voudriez-yous, signora, dit-il, me permettre de vous parler sur quelque chose de sérieux?»

La signora fit une inclination assez roide, tout en voulant la rendre gracieuse; et essayant de sourire, la plus laide grimace vint contracter ses traits. Adolphe, en homme du monde, la prit pour un acquiescement, et continua de la sorte:

«Votre politesse envers moi, signora, et plus encore la haute idée que j'ai de votre caractère, m'engagent à placer en vous ma confiance, que certainement je ne donnerais pas à aucune autre femme ... je vous apprends donc que la jeune demoiselle qui sort à l'instant de l'appartement, doit être remise pour un tems à vos soins. Naturellement disposée au mal, ayant l'humeur dédaigneuse et hardie, elle a été élevée avec cela en véritable enfant gâté. L'indulgence et la flatterie l'ont perdue. Son cœur est déjà corrompu; et, jeune comme vous la voyez, car à peine a-t-elle dix-huit ans, il n'a pas manqué de gens d'un autre sexe pour la pervertir».

Ici, la signora exhala un soupir. Etonnée, elle regarda le ciel eu fesant un signe de croix. Le comte, avec une gravité extérieure et un mépris secret, poursuivit ainsi: c'est pourquoi je vous demande si vous voudriez bien condescendre à tenir sur cette jeune personne orgueilleuse, une surveillance des plus strictes, et ne jamais la perdre de vue?

—Mais, je vous en prie, chère cousine, interrompit Laurina d'une voix altérée, ne la traitez pas trop sévèrement.

La signora prit un air de mépris, et parut dédaigner de répondre à Laurina, quoi qu'autrefois elle en parlât avec assez d'orgueil. Maintenant se voyant bien au-dessus de l'épouse criminelle de Lorédani, elle la méconnaissait.