—Je voulais vous dire, signora, reprit Adolphe, en rappelant à lui l'attention de la dame, qu'il me semblerait à propos de la tenir enfermée pendant quelque tems, dans le cas où vous le jugerez nécessaire.
—Oh! Adolphe, s'écria Laurina, vous êtes trop cruel, et il n'y a pas de raison d'agir avec autant de dureté.
Un autre regard de la sévère signora la réduisit au silence: elle se tourna ensuite avec plus de douceur vers le comte qui répondit:
—Laurina, vous ne m'entendez pas. La signora agira selon que les circonstances l'exigeront. Vous pouvez vous en reposer sur sa discrétion pour le bien-être de votre fille. Quand, par une conduite plus sage (il lança un coup-d'œil significatif à la signora) et en la privant de tout ce qui pourrait l'induire au mal, Victoria montrera un véritable changement d'humeur, alors nous viendrons la retirer d ici, et vous l'aurez encore auprès de vous, mon amie; comme il est aussi dans mon intention, signora de Modène, de partir demain matin, de très-bonne heure, et avant que Victoria soit éveillée. Sitôt qu'elle sera levée, elle ne manquera pas de vous demander de nos nouvelles: alors vous lui direz doucement la vérité, et ce à quoi elle est destinée pour le présent. Vous l'accoutumerez, je n'en doute pas, à souffrir ce qu'il lui sera impossible d'empêcher. Veuillez agir dans cette affaire, avec le zèle et la ponctualité dont votre piété vous rendra capable pour le salut de son âme, et avec cette prudence qui a si éminemment distingué votre conduite dans toute votre vie; soyez assurée que vous ne me verrez pas ingrat pour vos soins.
Un nouveau sourire qui parut hideux, parce qu'il n'était pas d'accord avec les traits qu'il dilatait, fut la réponse à la dernière phrase du comte. Il venait de toucher la corde sensible, le seul côté où reposaient les principes de la signora, l'intérêt. Elle pensa, ainsi quelle avait toujours jugé son intérêt, de paraître affable envers le comte et de l'obliger. Elles attendait bien qu'en fesant tout ce qu'il lui dirait, elle en serait généreusement récompensée.
—Soyez assuré, M. le comte, dit-elle d'une voix discordante qu'elle tâcha de rendre douloureuse, que je remplirai vos intentions avec tout le zèle possible. Quant à vous, signora Laurina (un regard de pitié accompagnait ces paroles), dans la promesse que je fais de répondre à la confiance dont m'honore M. le comte, vous ne trouverez aucune raison de vous plaindre du traitement que recevra votre fille.
A ces mots, Laurina reconnaissante s'avança, et prenant la main de sa cousine, elle la pressa avec affection, en disant, vous n'avez pas d'enfant, chère signora, mais ayez pitié des sentimens d'une mère, et devenez-la pour ma fille: elle n'a jamais connu la contrariété, et n'a point été traitée avec dureté.
Choquée et presqu'offensée, la signora retira sa main, comme si l'attouchement de la pauvre Laurina l'eût souillée; puis éloignant son siége, elle fit ensorte de prévenir une autre approche de la pécheresse qui la fesait rougir, et dit ensuite:
—Je ferai, madame, le devoir d'une bonne catholique envers votre enfant. Je travaillerai au salut de son âme, et soignerai sur-tout son intérêt spirituel.
Humiliée de cette réponse, Laurina sentit tout ce qui lui en revenait, quoique de la part d'une femme qui n'offrait de vertu que sous les formes les plus rebutantes, l'orgueil et l'affectation.