—Nous n'avons pas besoin de nous entretenir davantage de ce sujet, observa froidement Adolphe, nous nous confions pleinement en votre manière d'être pour Victoria. Quand nous apprendrons que le tems et la réflexion l'auront changée, nous viendrons vous voir pour la reprendre avec nous; ainsi bonne nuit, cousine de Modène, bonne nuit: ayez la bonté de donner vos ordres pour que nous soyons sur pied de grand matin, et en route avant le lever du soleil. Mais afin que vous vous souveniez de nous, jusqu'à notre retour, daignez accepter ce diamant comme une preuve que vous nous aimez. Ainsi dit, Adolphe ôta une bague de son doigt et la plaça à celui de la signora, dont l'œil à demi-baissé s'était porté avec convoitise sur ce bijou. Il la laissa ensuite dans l'admiration de son extrême politesse, ainsi que de sa propre adresse, comme elle le pensait, de lui avoir soutiré ce bon à compte.

Poursuivant son plan, bien avant le lever du soleil, Adolphe et sa compagne en pleurs, furent loin de Il Bosco; mais Laurina ne se consolait point, et gémissait des mesures sévères que le comte s'était obstiné d'employer. Il s'abstint de lui faire aucune réflexion sur ce sujet, et se contenta de jouir au fond du cœur de son empire sur elle, en pensant que tout ce qu'il voulait, il l'exécutait; que rien ne pouvait plus le priver d une femme, que son amour propre, autant que sa passion, le rendait si ardent à retenir. Sans tous ces obstacles qui s'étaient rencontrés dans sa possession, le dépravé et cruel Adolphe n'eut jamais cherché à la conserver si long-temps; il l'eut bientôt dédaignée; mais son amour et son orgueil, continuellement en allarmes, redonnaient un degré de vivacité à ses sentimens qui, sans de pareils stimulans, seraient tombés dans l'apathie et le dégoût. Tel était l'esprit vicieux d'Adolphe, qu'il ne pouvait goûter de charme dans la possession d'un bien, qu'en causant la peine ou le malheur des autres. Les plaisirs innocens et honnêtement acquis n'avaient pas la plus légère attraction pour lui, et il fallait, pour le tenter, qu'il rencontrât des obstacles à ses désirs, dans la tendresse d'un époux, ou la gloire de toute une famille. Telle s'était offerte Laurina, lorsque son malheur le lui fit connaître; et ce fut alors qu'il forma le projet de l'arracher à ses liens sacrés, au bonheur, pour en jouir seul. Dût-elle survivre à son amour, son ambition était de la retenir encore. Hélas! pauvre Laurina, tu pouvais bien maudire dans l'amertume de ton cœur, l'instant où tu fus remarquée de l'inhumain et insensible Adolphe.

Des sentimens si bas, mais non sans exemple pourtant dans le cœur de l'homme, donnaient à l'esprit d'Adolphe une activité qui s'étendait sur les beaux traits et les manières toujours élégantes de sa personne. Sans paraître faire attention à la tristesse de Laurina, il avait soin, par les caresses et les flatteries les plus aimables, de la dissiper insensiblement. Tel était le pouvoir qu'il savait prendre sur une femme qui finissait par oublier tout autre que lui. En écoutant ses discours enchanteurs, et en fixant la beauté de ses traits, le sentiment de vanité qui l'avait déjà perdue, parlait toujours en sa faveur; et même, (tant était grande sa partialité pour lui) elle lui savait gré de la sévérité qu'il venait d'employer, en pensant que l'ardeur extrême de son attachement en était cause, et elle l'en aimait davantage. Chaque instant qui l'éloignait de sa fille, effaçait son image, et les artifices de son amant la rendaient la plus cruelle des mères, comme elle avait été la plus coupable des épouses. Mais c'était ce qui l'occupait le moins, étant toute entière au maître de son existence infortunée. Laissons ce couple doublement criminel jouir pour un tems de la société l'un de l'autre, et revenons à Victoria abandonnée.

Quand elle s'éveilla, et qu'elle jette les yeux autour de la vaste chambre qu'elle n'avait pu bien examiner la veille, elle éprouva un nouveau dégoût pour la maîtresse de la maison, et un désir impatient de sortir au plus vîte d'un séjour aussi haïssable. Voyant que personne ne venait, et croyant avoir dormi trop tard, elle se hâta de se lever et de s'habiller, puis descendit dans le jardin pour prendre le frais. Elle n'y fut pas long-tems sans voir venir à elle une grosse et forte fille vêtue en paysanne. Cette fille lui dit que la signora l'attendait pour déjeuner. Victoria la toisa d'un air de hauteur, et souriant dédaigneusement, elle retourna sur ses pas sans dire un mot.

En entrant dans la salle où le déjeuner était servi, elle vit, seule à table, la vieille signora dans une attitude négligée. Sans s'embarrasser d'offrir les salutations du matin, Victoria demanda sèchement si sa mère et le comte étaient encore au lit.

—Cela n'est pas probable, répondit la signora, du même ton.

—Pourquoi ne sont-ils pas encore ici?

—Parce que, selon toute espèce de calcul, ils doivent en être à quelques lieues.

—Seraient-ils partis? dites-vous, madame, qu'ils sont partis?

—Sans doute, répondit encore la signora avec malice, Trouvez-vous rien de si terrible, mademoiselle, à l'idée de rester avec moi pendant quelque tems? allons, soyez charitable: j'ai été si long-tems solitaire, que vous ne vous refuserez pas, j'aime à le croire, à devenir pour moi une compagnie agréable.