La rage de Victoria ne connut point de bornes. Elle jetta un coup d'œil furieux autour d'elle: la vérité s'offrit à sa pensée, et elle reconnut qu'on l'avait entraînée dans un piège. Elle se frappa violemment le front et s'écria: je suis trahie, c'est une horreur! Puis elle sortit précipitamment de la salle avant que la signora pût deviner son intention. Arrivée dans sa chambre, elle poussa les verroux de sa porte pour empêcher qu'on entrât.

Là, se jettant sur le plancher, Victoria se livra à des cris de fureur qui furent accompagnés d'un torrent de larmes; mais, devenant soudain honteuse de sa faiblesse, et fâchée que les mauvais traitemens prîssent autant sur son esprit, elle se relèva plus composée. Une haine mortelle s'établit alors dans son sein contre ceux qui avaient osé la trahir ainsi. Un désir ardent de vengeance s'y joignit; et cette conduite maladroite et inexcusable dont on s'était servi envers cette jeune personne, n'en irrita que davantage son caractère qui se livra en entier à toute sa violence.

Victoria n'eut pas plutôt appelé à son aide la plus altière et la plus dangereuse des passions, qu'elle se calma un peu. De tems à autre seulement, ses yeux étincelaient de colère, et son cœur battait avec violence, en pensant à la trahison de sa mère et aux artifices froidement calculés d'Adolphe. Cependant elle ne conserva pas long-tems les traces de sa peine; mais au contraire, une dignité d'expression qui eut fait honneur à de plus nobles motifs, s'empara de son être. Elle leva la tête, et quittant promptement l'attitude du désespoir, elle marcha d'un pas ferme dans son appartement. En réfléchissant avec plus de calme, il lui vint en pensée que certainement le comte de Bérenza n'avait quitté Montebello, que d'après une ruse qu'on avait employée, et non de son propre mouvement. Cette supposition fut un adoucissement pour son orgueil; elle sentit que ses charmes n'avaient pas été dédaignés, et que quelque jour elle le convaincrait que leur séparation n'avait pas été non plus volontaire de son côté. Puis revenant à sa situation présente, elle se demanda si son emprisonnement devait être éternel. Son cœur frémit à cette pensée. Cependant elle se décida à tout souffrir avec patience, à ne pas faire de questions, à ne pas se trahir, mais à agir selon que les circonstances se présenteraient.

Plus tranquille par la victoire que la raison venait de remporter, Victoria se décida sur le soir à quitter la chambre. Elle n'avait pas mangé de tout le jour, et quoiqu'elle n'y pensât pas, la privation de nourriture se fit pourtant vivement sentir. L'insensible signora, heureuse d'avoir un être à tourmenter, et principalement une jeune personne qui annonçait du caractère, ne voulait rien lui donner qu'elle ne vînt le demander en faisant des excuses de sa conduite impolie. Mais c'est ce dont Victoria n'avait garde, et il est probable que plutôt que de s'abaisser de la sorte, elle eut préféré mourir de faim. Très-heureusement pour elle, et au grand regret de la sévère signora, le destin ne la condamna pas à cette épreuve. Ayant marché pendant quelque tems dans le jardin, et se sentant rafraîchie par l'odeur balsamique des plantes et la rosée du soir, elle rentra et alla machinalement dans la salle à manger où le souper était servi. Alors s'asseyant tranquillement en face de la vieille femme, elle partagea sans cérémonie ce qui était sur la table, et essaya même d'entamer la conversation; mais, contrariée dans son espoir de contrarier autrui, la signora ne répondit point. Elle avait espéré trouver sa captive obstinée, récalcitrante et emportée, ce qui eut donné belle matière à la chapitrer, selon sa louable intention. Combien elle fut désorientée de trouver la petite furie du matin, tranquille et disposée à la soumission!

Victoria, s'appercevant que sa geolière était décidée à garder le silence le plus opiniâtre, demanda de l'air de la plus grande politesse, la permission d'aller se coucher. La seule réponse qu'elle obtint, fut une seule inclination de tête. Plus déterminée que jamais à ne pas lui laisser le plaisir de s'en voir provoquée, elle se leva en silence, et lui fesant une révérence profonde, elle lui souhaita une bonne nuit et quitta la salle.

Lorsqu'elle fut partie, cette digne et pieuse catholique commença à réfléchir qu'en se conduisant ainsi, Victoria échapperait à tous les arrangemens qu'elle avait pris pour la mortifier et la punir. Il n'en sera pas ainsi, s'écria-t-elle, en rêvant au moyen le plus sûr de la tourmenter: elle semble prendre son parti en brave, mais elle n'en sera pas quitte à si bon marché; je veux abaisser cet esprit orgueilleux, et le rendre soumis en dépit de ses ruses.

Telles étaient les réflexions de la charitable dévote, et après avoir ainsi occupé son cerveau du malheur d'autrui, elle se mit en prières, puis se coucha.

Victoria s'étant assise pendant une heure auprès de sa fenêtre, en se fortifiant dans la résolution de tenir bon, pensa également à se mettre au lit, où le sommeil vint bientôt lui faire oublier les tourmens du jour.

Le lendemain, elle s'éveilla de bonne heure, et après s'être habillée, elle voulut aller de sa chambre au jardin; mais sa porte, qu'elle crut ouvrir, se trouva fermée en dehors. Voyant que les efforts pour tirer le pêne étaient superflus, elle se mit à sa croisée.

Une demi-heure après on fit du bruit, et la grosse fille dont on a déjà parlé, entra chez elle, en tenant une jatte de lait et un morceau de pain rassis qu'elle posa sur la table; elle s'en allait: