Un soir, que le tems était fort serein, Bérenza conduisit sa belle compagne dans une gondole magnifique, pour se joindre au brillant concours qui était sur le lac. Tout le monde y paraissait gai et animé. Victoria portant ses regards autour d'elle, vit qu'elle excitait encore cette fois l'admiration si chère à son âme, chose qui seule avait le pouvoir de l'intéresser.
Pendant qu'elle se félicitait d'un semblable triomphe, en s'attirant l'attention de tous, une gondole passa près de celle de Bérenza; elle ne contenait qu'une femme avec le gondolier. Cette femme allant rapidement, fixa Victoria d'un air si furibond, et tellement atroce, qu'il était impossible de se méprendre à un coup-d'œil semblable. La vanité de Victoria en fut troublée et même abaissée. Elle regarda Bérenza; mais voyant à son air calme que l'incident lui avait échappé, elle ne crut pas nécessaire d'en faire mention, et d'autres objets le lui firent oublier.
Après s'être bien promenés, ils retournèrent au palais, et la soirée fut achevée par des danses auxquelles le comte avait invité des personnes qui n'avaient point paru sur le lac.
On se sépara fort tard, Victoria et son amant purent enfin se livrer au sommeil: la première, toutefois, ne dormait point. Les plaisirs de la soirée étaient encore tous présens à son imagination. La musique raisonnait dans ses oreilles, et la danse occupait sa vue. Elle repaissait son esprit d'adulation, et se redisait les complimens flatteurs qu'on lui avait adressés, jouissant encore en idée d'un semblable hommage. Elle en revenait ensuite aux amusemens du lac; mais soudain, le coup-d'œil qui lui avait été lancé malignement par une femme, venait attrister ses pensées. Elle allait décidément en faire part au comte, lorsqu'elle s'aperçut que, surpris par la fatigue du bal, il s'était endormi: elle ne voulut pas l'éveiller, et poursuivit le cours diversifié de ses idées. Cependant ce regard perfide lui revenait sans cesse à l'esprit et l'embarrassait dans de vaines conjectures. Elle cherchait à se rendre raison de ce coup-d'œil plein de haine, quand un petit bruit se fit entendre à l'autre bout de la chambre: elle écouta avec surprise. Le lit où elle était couchée avait d'amples rideaux qui l'enveloppaient, et ne laissaient d'ouverture qu'aux pieds. Le bruit augmenta; Victoria regarda vis-à-vis d'elle, où se trouvait une grande fenêtre ouvrant sur un balcon en dehors. Un rideau d'étoffe cachait cette croisée: ce rideau se leva par degré d'un côté, et une figure d'homme s'avança tout doucement. La chambre n'était éclairée que par la faible lumière d'une lampe, mais qui suffisait pour voir cet homme s'approcher à grands pas sur la pointe du pied. Son visage était couvert d'un masque: il vint du côté du lit où le comte était couché, et en sépara les rideaux avec précaution.
Victoria voyait bien alors qu'il se tramait quelque méchante action, mais elle n'osait encore éveiller Bérenza, dans la crainte que sa surprise et sa frayeur ne le privassent de la présence d'esprit nécessaire pour se défendre, et ne hâtassent le coup qu'on paraissait vouloir lui porter; elle espérait qu'étant éveillée et restant tranquille, elle pourrait le parer seule.
L'homme était debout auprès du lit: il se pencha pour examiner les traits du comte. Il ne pouvait voir ceux de Victoria, car son bras était passé sur sa tête, de manière que sa main cachait ses yeux, quoiqu'en lui laissant la faculté d'observer ce qui se passait. Le reste de sa figure était voilé par le drap. L'inconnu crut qu'elle dormait; car tirant un poignard de sa veste, il le tint comme suspendu sur les yeux de Bérenza; et découvrant son sein, il en approcha la pointe ... sa main tremblait ... il fit un soupir et s'éloigna de quelques pas ... puis revint auprès du lit; tenant le rideau de la main gauche, il se préparait à frapper de la droite.... Victoria surveillant le coup, saisit le poignet de l'homme à l'instant où il le baissait. La force de l'action ainsi rompue, l'assassin qui était dans une attitude inclinée, perdit l'équilibre, et tombant à travers du lit, la pointe du stilet alla frapper Victoria. Le comte s'éveilla en ce moment: son premier mouvement fut d'arrêter l'homme; mais celui-ci se débaitit si violemment, que Bérenza, dont le poids du corps ôtait la force, le laissa aller malgré lui. Comme il cherchait à s'échapper, son masque tomba. Il voulut le remettre, mais non assez vîte pour empêcher Victoria blessée, de reconnaître en lui son frère! ce frère, qui avait fui la maison paternelle, à cause du crime de sa mère, et qui maintenant se faisait connaître pour un assassin!
—Horrible meurtrier, prononça-t-elle faiblement, tandis que Léonardo, la terreur peinte sur le visage, se jetta vers la fenêtre et la franchit d'un saut.
Bérenza, libre alors, s'élança du lit; mais comme il courait après l'assassin, un gémissement de sa maîtresse l'arrêta. Il se retourna et vît le lit couvert de sang: cette vue le rendit presque fou.—Vous êtes blessée, mon amie! dit-il au désespoir.
—Ce n'est rien, cher comte; et je ne regrette pas le coup ... oh! non, je ne le regrette pas. Bérenza furieux, appela à haute voix du secours: il envoya de tous côtés pour avoir au plutôt un chirurgien. Puis, soulevant Victoria, il examina la blessure, tandis que des larmes de sensibilité coulaient sur son sein.
—Oh! ne pleure pas, Bérenza; j'en souffrirais mille fois plus pour te prouver ma tendresse; et je me félicite de ce que cet accident m'en donne occasion.—Effectivement, Victoria se félicitait; car elle sentait que sa blessure, causée par l'effroi qu'elle avait mis à défendre son amant, (et dont au fond elle ne redoutait aucune suite), le rendrait inséparable d'elle. La peine qu'il en avait payait donc au-delà le peu qu'elle souffrait. Elle essaya de prendre sa main pour la porter à son cœur; mais toute sa fermeté, tout son mépris de la douleur, n'empêchèrent pas que la nature s'affaiblissant, la perte de son sang ne la fît évanouir.