Le comte était hors de lui. Les gens de l'art arrivèrent; il pansèrent la blessure, et annoncèrent qu'elle n'était pas dangereuse; que le repos, selon toute probabilité, préviendrait la fièvre. Insensiblement, la belle blessée revint à elle. Le comte assis près du lit, la regardait avec douleur. Victoria tourna les yeux sur son amant; une langueur séduisante avait remplacé leur brillant, et l'âme de Bérenza en fut pénétrée dans ses replis les plus cachés. Il fit vœu, de cet instant, de consacrer sa vie entière à son bonheur. C'est alors qu'elle lui devint bien chère! et mille fois plus chère qu'il ne l'aurait imaginé. La conduite de Victoria avait produit le plus puissant effet sur ce tendre enthousiaste. Une intrépidité aussi ferme, un semblable mépris de la vie pour sauver la sienne; la patience et même le plaisir avec lequel elle supportait les suites malheureuses de son courage! quelle femme au monde, en eût fait autant? Ces réflexions portèrent son cœur à l'idolâtrie, et sa sensibilité ainsi exaltée, chercha du soulagement dans un torrent de larmes qu'il ne put réprimer.

Victoria cacha soigneusement à son amant, que l'assassin était son frère. Une sensation indéfinissable l'empêchait d'avouer cette découverte, et elle se félicitait de le savoir hors de danger d'être reconnu; mais elle ne pouvait deviner le motif d'une haine semblable. Quant à Bérenza; il crut avoir affaire à un voleur déterminé, qui s'était introduit dans le palais pendant le bal qui avait eu lieu; et il ne s'en occupa pas davantage. Toutes ses pensées étaient à Victoria, dont il attendait la guérison avec la plus grande impatience. A peine pouvait-il se décider à quitter le chevet de son lit, pour prendre du repos; et on lui apportait auprès d'elle une légère nourriture, seulement pour le soutenir.

En peu de jours cependant, son anxiété cessa, et Victoria put se lever. Elle témoigna à son amant, par des marques de tendresse, sans doute plus fortes qu'avant, toute la reconnaissance qu'elle devait à ses soins. Porté au plus haut degré d'admiration, par ses manières séduisantes, Bérenza se détacha en quelque sorte de son système orgueilleux, et se décida à en faire sa femme aussitôt que le permettrait son entière convalescence.

Un jour que cet amant tendre était assis dans l'appartement de sa bien-aimée et auprès d'elle, (il y avait quinze jours que l'accident s'était passé) un domestique entra pour lui remettre une lettre qui contenait ce qui suit:

«Misérable! je serai loin de toi, lorsque tu chercheras peut-être à te venger. Sache, Bérenza, que c'est moi qui ai conduit dans ton cœur parjure, la main qui s'est égarée en fesant son devoir! c'est moi qui espérais que ma volonté serait remplie, et que le maudit stilet qui s'est trompé de victime, t'arracherait jusqu'au dernier souffle de ton existence! oui, monstre, Mathilde Strozzi t'a rencontré sur le lac, avec la favorite qui a osé m'enlever ton cœur. Oh! si un regard pouvait tuer, que le mien eût bien fait disparaître cette créature de dessus la terre! téméraire, comment as-tu pu montrer ta nouvelle divinité et croire que ton audace resterait impunie? ne me connais-tu pas? tu aurais bien dû cacher plus soigneusement ton idole et ne point souffrir qu'elle parût aux rayons du jour, aux yeux de Strozzi! mais, tous deux, vous n'avez éludé ma vengeance que pour l'instant.... Je me flatte qu'elle ne m'est pas entièrement échappée. Je ne tiendrai désormais à la vie, que dans l'espoir qu'un jour viendra ... oui, il viendra ce moment où rien n'arrêtera plus le coup que je frapperai. Ta nouvelle maîtresse que j'abhore n'en sera pas exempte, et, crois-le bien, insensé, on ne méprise pas impunément les sentimens de Mathilde Strozzi».

—Femme déhontée! s'écria Bérenza, c'est donc à toi, à ton absurde jalousie, que je dois mon chagrin actuel? mais heureusement, cette furie exécrable ne nous tourmentera plus. Elle vient de quitter Venise. Voyez, lisez, Victoria, ce que m'écrit l'infâme.

—Ce regard qui m'avait frappée, dit Victoria, après avoir lu, était à ce que je vois celui de Mathilde Strozzi. Cher Bérenza, je vous avais caché cet incident jusqu'à ce jour; mais je dois vous l'apprendre.

Après qu'elle eut raconté ce qui avait eu lieu le soir de leur promenade sur le lac, Bérenza lui dit qu'il reconnaissait bien là la vindicative Florentine. Victoria gardait le silence, mais elle se fatiguait la tête à chercher quelles pouvaient être les relations de cette femme avec son frère; chose de non légère conséquence, puisqu'il paraissait qu'elle avait déjà assez influencé son caractère, pour en faire un assassin, et un instrument de destruction pour elle. Revenant sur ses soupçons à ce sujet, elle s'en occupait sans cesse pendant que sa blessure se guérissait Nous la laisserons donc un instant pour expliquer certains faits qui vont nous reporter au commencement de cette histoire.


[CHAPITRE II.]