On peut se souvenir qu'en entrant dans le détail des infortunes qui assiégèrent le marquis de Lorédani, par suite de l'inconduite de sa femme, nous parlâmes de la désertion du jeune Léonardo, de la maison paternelle. C'est ce qui lui est arrivé depuis ce temps, et les dégrés qui l'ont conduit à devenir un assassin, dont nous allons nous entretenir brièvement.
L'humeur hautaine et susceptible de ce jeune homme, lorsqu'il n'avait à peine que seize ans, lui inspira l'idée de fuir le lieu de son berceau, aussitôt qu'il apprit la chute fatale de l'honneur de sa mère. Ce qu'il éprouva à ce sujet n'était guère définissable dans son esprit; mais prenant son essor naturel que rien ne contraignait, ou plutôt se sentant exalté par de hautes notions sur l'honneur de sa famille, sentimens que le marquis avait nourris avec délire dans l'héritier de son nom et de ses biens, il ne crut point devoir rester où sa mère avait porté la honte. Fort de cette idée, il prit son parti, et s'enfuit de Venise, en se promenant de n'y revenir jamais! il mit le moins de tems possible pour s'éloigner d'une ville qui lui était devenue insuportable; et perdit par ce mouvement, par ce changement de scène, les réflexions chagrinantes qui oppressaient son cœur. Mais fuir de Venise n'était pas assez pour lui; rester dans son voisinage, devenait un supplice. Il ne put donc interrompre la rapidité de sa marche, que pour quelques momens, et jusqu'à ce qu'en toute ignorance et sans dessein, il se trouva dans un endroit délicieux de la Toscane. Alors des réflexions plus froides succédèrent à l'exaltation de son âme. Ici donc, s'écria-t-il, je puis respirer sans honte! (la nécessité le forçait d'y rester, car le jeune enthousiaste, sans soin pour l'avenir, en quittant le palais splendide de son père, n'avait qu'une somme très-modique d'argent, dont une grande partie était déjà dépensée en frais de route.) Eh bien! se dit-il, comme la raison lui suggérait cette réflexion, ne vaut-il pas mieux vivre en exil, mourir dans la pauvreté, aux extrémités du globe, que de jouir d'un luxe environné de mépris?
C'était vers le soir que le jeune Léonardo promenait ainsi ses pensées sur le bord du majestueux Arno. Le soleil terminait sa course, et la rosée tombait sur les montagnes. Ce fut en ce moment que sa situation vint à l'inquiéter: devait-il continuer sa marche? trouverait-il un moyen de supporter la vie, s'étant ainsi jetté à la merci du sort? ceci était embarassant.... Il chercha de nouveau à écarter la réflexion, par l'activité, et sortit promptement de l'attitude couchée qu'il avait prise. Il n'avait pas fait trente pas, qu'une maison de belle apparence s'offrit à sa vue. Sa situation et l'élégance de son architecture étaient admirables. Léonardo s'en approcha davantage, et s'arrêta ensuite pour contempler ce superbe édifice. Un homme d'un extérieur distingué en sortit; et étant lui-même attiré par la figure du jeune fugitif il s'avança, et lui demanda par quel hazard il errait dans cette solitude. Léonardo répondit, sans hésiter, qu'il était un jeune homme dont les infortunes ne pouvaient être divulguées, et qu'il fuyait la maison de son père, sans savoir où il allait, et ne s'en embarrassant nullement.
Frappé par la singularité de cette réponse, dans laquelle se trouvait une franchise faite pour intéresser une âme expensive, l'étranger qui s'appelait signor Zappi, se sentit porté à entrer en liaison avec le jeune homme que le hazard lui amenait.—Eh bien, mon jeune ami, lui dit-il, cette demeure que vous semblez admirer est la mienne, et si vous voulez, nous pouvons y avoir une conversation plus satisfaisante pour tous deux. Votre air me plait, et je me trouverai heureux de vous connaître davantage.
Léonardo ne pouvait se refuser à une invitation aussi amicale, et acceptant avec ingénuité la main du signor Zappi, ils entrèrent dans sa maison.
Léonardo fut conduit dans un appartement élégant, où, après l'avoir fait asseoir, le signor Zappi lui demanda s'il ne voulait pas prendre quelques rafraîchissemens. Le jeune homme refusa: une conversation assez indifférente eut lieu d'abord, après quoi son hôte (quoiqu'avec une extrême délicatesse) lui témoigna le désir de savoir son nom.
Le fils du marquis de Lorédani rougit.—Mon nom, dit-il, est Léonardo ... je vous prie de m'excuser si je n'en ajoute pas un autre; une funeste circonstance m'a forcé de quitter ma demeure; et comme il est impossible, absolument impossible, signor, ajouta-t-il en se levant, de satisfaire une curiosité aussi naturelle que la vôtre, en m'admettant chez vous, souffrez que je vous quitte, afin de ne pas abuser plus long-tems de votre hospitalité.
Il n'en sera pas ainsi, mon jeune ami, répondit le signor Zappi. Il y a dans votre abord et vos manières, comme je vous l'ai dit, quelque chose qui m'intéresse fortement. Gardez votre secret, si vous le souhaitez; et puisque vous vous avouez pour l'instant un enfant de la fortune, indécis où indifférent sur l'endroit qui doit arrêter vos pas, restez quelques tems où le hasard vous a conduit, et gardez-vous, jeune et enthousiaste comme vous le paraissez, de vous livrer à la merci d'un monde insensible.
Le cœur de Léonardo fut pénétré de gratitude aux paroles du bienveillant Zappi. Le secret affreux de l'histoire de sa famille, que son orgueil répugnait à faire connaître, allait donc rester intact. Sensible au bonheur que la fortune lui offrait dans sa détresse, il tomba aux pieds de celui qui voulait le protéger, et y versa une abondance de larmes. L'excellent Zappi, que la philosophie portait à chercher chaque occasion, non-seulement de se montrer l'ami de ses semblables, mais de les sauver du malheur, s'il était possible, était bien différent de ceux que la jactence ou l'ostentation font paraître serviables, tandis qu'un intérêt quelconque est le mobile secret de leurs actions. Il ne put donc manquer d'être profondément affecté. Il lui paraissait tout simple que ce jeune homme fût bien né; il croyait également que quelque puissant motif (peut-être mal dirigé) l'avait induit à quitter la maison de ses parens. La bonne opinion qu'il en concevait l'engagea donc à lui tendre les bras, et lui dire: «Venez, Léonardo, car c'est ainsi que j'aimerai toujours à vous nommer, je vais vous présenter à mon épouse et à ma fille, comme le fils d'un de mes anciens amis.»
Malheureusement la femme de Zappi était, à tous égard, le contraire de son mari; douée d'un esprit intrigant, elle avait de plus le cœur corrompu; mais comme il n'est pas nécessaire de détailler minutieusement tout ce qui a trait au jeune Léonardo, nous nous hâterons de maintionner ce fait, afin d'arriver ensuite à sa liaison avec Mathilde Strozzi.