Le signor Zappi sentait augmenter chaque jour son attachement pour son fils adoptif. Quand celui-ci était absent, les éloges de son bienfaiteur, vis-à-vis de sa femme, ne tarissaient pas; quand il était présent, il cherchait tous les moyens de faire ressortir son caractère avec avantage, et chaque bienfait qu'il y découvrait, ajoutait à l'impression ardente que sa première ingénuité avait faite sur son âme bienveillante.
Il arriva que Zappi n'était pas le seul à admirer le jeune homme, car la signora, sa femme, prit bientôt pour lui le goût le plus violent; elle enchérit sur les louanges de son époux, et lui montra les attentions les plus marquées. La beauté et la taille parfaite de Léonardo, qui était réellement au-dessus de son âge, l'enflamèrent d'une passion criminelle; mais Léonardo n'y prenait pas garde, et dévouait toutes ses pensées à la jeune Amamia, plus aimable et plus intéressante, sous tous les rapports, que sa mère. Cette dame découvrit bientôt la passion du jeune homme; mais ne se désistant pas de ses prétentions, elle augmenta de coquetterie, d'agaceries et de soins, pour l'emporter sur sa fille. Pour que ses manèges pussent faire impression sur son cœur, elle éloigna autant qu'elle pût la belle Amamia de sa vue; mais tous ses essais ne produisirent rien: Léonardo sentait tout ce que la femme de son hôte fesait pour lui, et n'y trouvait qu'une simple bonté: il en était reconnaissant, et rien de plus.
Il y avait près d'un an que Léonardo vivait dans cette maison; il avait toujours gardé son secret, et le bon Zappi ne le pressait plus depuis long-tems de lui faire part de ses malheurs. Heureux de la société du jeune homme, il n'exigeait aucune reconnaissance pénible pour l'amitié qu'il lui témoignait, et jamais ce dernier ne lui avait donné occasion de s'en repentir. Ni vice, ni bassesse, ni ingratitude ne s'étaient laissés voir en lui. Zappi, de son côté, se montrait l'ami des mœurs et de la vertu, aussi bien qu'homme bienfaisant; et s'il eût soupçonné la moindre tache dans le cœur de son jeune ami, quelque peine qu'il en eût ressenti, il aurait cru de son devoir de l'expulser de sa maison. Zappi n'aurait jamais voulu paraître protéger le vice, pour donner de mauvais exemples à sa fille, et par suite nuire à la société, plutôt que de rendre service à un individu.
Pendant ce tems, la passion de la femme Zappi était devenue des plus fortes, et il ne lui paraissait plus possible de la cacher à l'objet qui l'inspirait; c'est pourquoi elle se décida, quelque put en être la conséquence, à la lui faire connaître; elle en saisit bientôt l'occasion. Un jour que son époux et la belle Amamia étaient absens, elle suivit le jeune homme dans le parc, où il s'était retiré pour rêver librement au charme si doux d'un premier amour, de l'amour innocent qu'il éprouvait pour la fille de Zappi. A peine s'était-il assis sur un banc abrité de feuillages, que la mère de sa bien aimée parut. Le respect le fesait se lever, lorsque posant la main sur son épaule, elle lui dit de ne pas se déranger, et s'assit auprès de lui.—Vous paraissez bien absorbé dans vos pensées, Léonardo?
—C'est vrai, madame, répondit le jeune homme, en rougissant.
—Vous rêviez à vos amours, Je gage? La femme Zappi le fixa hardiment et soupira avec force: son émotion la trahissait. Léonardo, qui n'était occupé que d'Amamia, soupira de son côté. Ce soupir devint une étincelle électrique qui passa dans le sein de la femme, et anima les feux qu'elle tenait allumés. Prenant la main du jeune homme, elle dit: votre amour est payé de retour, Léonardo.
—Serait-il vrai, madame, s'écria le pauvre enfant transporté, et en changeant subitement d'attitude.
—Rien n'est plus vrai. Et cette femme sans pudeur se jette à son col, en ajoutant: oui, vous êtes aimé, adoré, charmant jeune homme ... et c'est par moi.
—Par vous, signora! sans doute vous plaisantez. Laissez-moi, je vous prie.... Cessez ces discours indécens? ils ne conviennent pas vis-à-vis d'un être incapable de manquer à l'honneur.
—O Léonardo! je vous aime, je vous adore; ne détournez pas ainsi la vue, car il m'est impossible de vaincre la fatale passion que vous m'avez inspirée.