La femme Zappi s'arrêta. Un déluge de larmes vint à l'aide de sa prétendue douleur; elle eût l'air honteux et se cacha le visage.
»Quel misérable! s'écria le signor Zappi. Aurai-je pu croire pareille chose de lui! Je veux qu'il sorte à l'instant de ma maison ... mais non, je veux le voir, lui parler avant, et savoir quel démon a pu le porter à cet acte de démence.»
Zappi ordonna qu'on fit venir sur-le-champ Léonardo. Sa femme craignit alors d'échouer dans sa vengeance, mais elle n'osa s'opposer aux ordres de son mari. Léonardo parut quelques minutes après; il savait déjà ce qui s'était passé, et tressaillit devant son accusatrice; cependant, marchant d'un pas ferme, il conservait air que donne une conscience pure.
»Monstre abominable, dit Zappi, sans réfléchir que l'extérieur calme du jeune homme n'annonçait pas le crime, comment oses-tu paraître avec un front audacieux? c'est donc ainsi que tu prétendais payer mes bontés, et la femme de ton ami ne pouvait être une chose sacrée pour toi? Voilà comme tu foules aux pieds les sentimens d'honneur et de reconnaissance! comme tu détruis la paix d'une maison, pour y attacher une honte éternelle! Ingrat! sors de ma présence, et que jamais je ne revoie ta trompeuse figure!
Pendant ce discours amer, Léonardo ne parla point; il avait les bras croisés sur sa poitrine, il sentait d'où le coup partait. Sa pureté se refusant à tenter une justification, sur une accusation si peu méritée, il jeta un regard de mépris sur la femme atroce qui l'accusait, et un de sentiment sur son bienfaiteur. La générosité et la reconnaissance l'empêchaient de le désabuser, en lui faisant connaître la dépravation de sa femme, il ne se permit que de prononcer ces mots:
«Je suis prêt à partir, signor Zappi. Je vous remercie de toutes vos bontés, et je prie bien ardemment le ciel, pour qu'il ne vous laisse jamais rencontrer de plus grands ingrats que celui qui vous dit adieu.»
Alors il le salua respectueusement, et marcha vers la porte. Il ne, put se défendre en sortant, de lancer un coup-d'œil de dignité et de mépris si expressif sur la femme Zappi, qu'elle en fut totalement confuse, ensuite il s'éloigna.
Retourné à sa chambre, le cœur gros, mais l'œil sec, il rassembla quelques bijoux qui lui appartenaient en propre, avec d'autres qu'il tenait de son bienfaiteur, mais ne prit pas un sol d'argent. Il ouvrit une armoire d'où il tira les habits qu'il avait en entrant chez le signor Zappi, et que par un pressentiment indéfinissable, il s'était avisé de garder. Il s'en revêtit et laissa les autres, regrettant amèrement d'avoir reçu des bienfaits sans pouvoir les mieux reconnaître. Revêtu de ce qui lui appartenait, il dit en se regardant: au moins ce sont mes habits, je me félicite de les avoir gardés. O ma mère! ma mère! c'est à toi que je dois mon infortune!
Sentant que les réflexions ne tendaient qu'à l'affaiblir, il quitta la chambre et la maison d'un pas précipité: il était déjà un peu loin, lorsqu'il voulut retourner pour dire adieu à la belle Amamia; mais pensant que ce serait s'exposer à de nouveaux outrages, et peut-être déplaire à la jeune demoiselle, qui pouvait le croire coupable, il s'en abstint, et fut bientôt hors de vue.
Empressé de quitter le voisinage de cette demeure dont on lui fermait l'entrée, Léonardo marcha jusqu'à ce qu'une distance considérable l'en éloignât tout-à-fait. A la fin la fatigue vint le forcer au repos, il s'assit au pied d'un arbre. Là, affaibli et découragé, il tomba dans les rêveries les plus sombres. Il avait quitté la demeure charmante de Zappi, un peu après midi, et le soir s'avançait rapidement: son oppression augmenta; cherchant toutefois à se ranimer, il se releva, et regarda le coucher du soleil qui était superbe; mille figures formées par l'éclat des derniers rayons entrecoupant les nuages, donnaient à l'occident l'air d'un palais enchanté. Le sommet des montagnes retenait encore de ces lueurs et réfléchissait maints degrés de lumière et d'ombre. Le jeune homme en perdit un peu de sa noire mélancolie: son cœur se sentait soulagé; ses pensées douloureuses fesaient place à l'espérance.... Allons, se dit-il, il ne faut pas perdre mon énergie en regrets superflus, ni m'abandonner oisivement à des réflexions stériles; et reprenant sa marche, selon que le hazard le dirigeait, il se trouva bientôt dans ces belles montagnes couvertes de vigne et d'oliviers. Quand il voyait une maison de campagne, le sentiment de sa peine récente lui fesait détourner les regards; cependant la nuit s'avançait, et le jeune homme courait risque de la passer à la belle étoile. Enfin, cherchant toujours, il se trouva dans un valon d'où partait une faible lumière; pour la voir mieux, il fallait approcher d'un petit monticule, au pied duquel était une maisonnette; quelques massifs de peupliers entouraient ce lieu, qui semblait la demeure de l'indigence, plutôt qu'une retraite romantique. A tout événement, Léonardo se décida à aller jusques là. Une voix gémissante se fit entendre, et il se hâta pour porter du secours à l'être qu'il croyait souffrant. Effectivement, il vit en entrant dans la maisonnette, une pauvre vieille qui pleurait et se tordait les mains de douleur. La situation du jeune homme le fesant compatir à la peine d'autrui, il lui demanda si elle avait besoin de secours.