—J'irai, belle Strozzi, répondit-il en hésitant, et en se frottant le front, comme pour éloigner quelque pensée terrible. Oui, j'irai ... qu'ai-je à craindre aujourd'hui? Souvenez-vous que je ne suis que Léonardo. Enchantée d'avoir obtenu ce qu'elle demandait, la Florentine promit d'obéir à ses moindre désirs. Elle fit les arrangemens qui parurent lui convenir le mieux pour cacher son séjour dans Venise. Léonardo ayant consenti à tout, la quitta pour aller s'occuper du passé; car son âme n'était pas revenue du choc qu'elle venait d'éprouver; elle sentit le besoin de la solitude, pour se remettre de son cruel froissement.
Mais Mathilde, ne voulant pas laisser à son amant le tems de se dédire, alla bientôt le trouver pour l'entretenir de son projet favori, et fixer le départ d'Ayna-Dola, au lendemain. C'était une retraite qu'elle regardait comme des plus agréables, puisqu'elle lui avait procuré un plaisir supérieur à tout ce quelle avait connu jusque-là.
Le lendemain, vers le soir, ce couple d'amans s'embarqua pour Venise, et il commençait à faire nuit lorsqu'ils y arrivèrent. Mathilde alla de suite à son hôtel qui était très-beau, et meublé dans la dernière élégance; mais rien ne put dissiper la tristesse de Léonardo, qui se voyant dans le lieu de sa naissance, la sentit accroître davantage. Sa belle compagne fit tous ses efforts pour le distraire, et le ramener à des idées moins tristes; elle employa envers son jeune hôte, tout ce que l'hospitalité a de plus aimable. Un repas splendide fut préparé, et enfin les agrémens de la table rappelèrent petit-à-petit les sens abattus de Léonardo. Strozzi lui versa fréquemment des petits verres du vin le plus exquis. L'inutilité des regrets devint alors évidente au jeune homme, et ils laissèrent place à un ton plus animé. De plus la délicatesse des mets, la variété des liqueurs imposèrent silence à la raison. Les caresses flatteuses de Mathilde, portées à leur suprême degré, achevèrent de tourner la tête de Léonardo. Des idées nouvelles, des sensations plus fortes s'emparèrent de lui, et son cœur l'entraîna bientôt dans une mer de voluptés.
Mathilde ayant ainsi exalté l'imagination de son amant, elle lui parut une divinité bienfaisante, belle et parfaite tout à-la-fois. Il s'y attacha tellement qu'il ne connaissait d'existence que par elle, et tenait entièrement à sa pensée. Pour empêcher que le jeune homme formât aucun désir qui n'eut cette femme adroite pour objet, elle lui chercha tous les amusemens faits pour lui rendre sa retraite de plus en plus agréable, ce qui n'était pas difficile, puisque la crainte momentanée de Léonardo était d'être vu et reconnu dans Venise.
Mathilde invita chez elle plusieurs femmes de ses amies, et quelques hommes de sa connaissance qui, en lui fesant la cour, n'étaient pourtant pas des amans. Elle leur présenta à tous son bel objet, comme un jeune homme de Florence qui lui était parent; car toute sans principes qu'était cette femme, elle conservait cependant encore assez d'apparence de décence pour n'oser avouer un nouvel amant.
Il n'était pas à supposer qu'il se trouverait parmi les gens qui venaient chez la belle Strozzi, aucun de ceux reçus chez le marquis de Lorédani; et quand même cela fut arrivé, trois années d'absence jointes à une vie passée dans les montagnes de la Toscane, avaient tellement changé les premiers traits du jeune homme, qu'il était impossible de reconnaître le délicat Léonardo dans le robuste Florentin, devenu d'une stature superbe. Mais tout inconnu qu'il restait, ce fut en-vain que Mathilde se flatta de faire croire au conte qu'elle avait établi à son sujet.
Enchantée, comme elle le paraissait, de la beauté supérieure de sa personne, et se montrant toujours inquiète quand il s'absentait un instant, il était facile d'y voir clair, et il ne fallait pas une grande pénétration pour discerner que des liens plus tendres que ceux de la parenté, l'attachaient à lui. Il se trouva que parmi les femmes auxquelles la vanité de Mathilde avait fait présenter son amant, il s'en trouva une nommée Thérèse, qui était d'une beauté exquise, mais plongée dans le torrent du vice et de la dissipation. Il est vrai de dire que ce fut à la première que celle-ci dût la perte de son innocence. La malheureuse, quoique recherchant en apparence sa société et son amitié, avait eu des remords au fond de son cœur porté naturellement au bien, et elle maudissait souvent en silence l'ennemie de ses mœurs et de sa tranquillité.
Thérèse observant avec l'œil de clairvoyance, le cousin et la cousine prétendus, découvrit bientôt l'expression amoureuse de leurs regards; et en femme qui a du ressentiment, elle se promit bien de se venger de l'état de dégradation dans lequel Mathilde l'avait fait tomber. Conduite aussi par un sentiment particulier pour Léonardo, elle forma le projet de le détacher de la femme qu'elle haïssait au fond du cœur. Alors toutes les batteries furent mises en œuvre. Elle invita souvent Mathilde à l'aller voir, et en dépit des soins et de la surveillance de celle-ci, elle parvint à s'attirer l'attention du jeune homme, et à avoir des entretiens avec lui. Thérèse s'y prit de la même manière que la Florentine avait fait, en en appelant de son imagination à ses sens. Elle avait de plus, l'avantage de la jeunesse, et par conséquent plus de fraîcheur, ce qui lui rendait sa conquête peu difficile. Mais tandis que Thérèse agissait, ainsi qu'elle le pensait, sans être soupçonnée, le démon de la jalousie s'empara du cœur de sa rivale, qui, s'appercevant de tout, en conçut le dépit le plus furieux. Pour s'assurer mieux de la trahison de celle qu'elle croyait son amie, il était prudent de paraître ne s'apercevoir de rien; aussi poussa-t-elle la politique au point de laisser une sorte de liberté à son amant, afin qu'il tombât de lui-même dans le piège, et fût dupe de son artifice.
Enfin Thérèse ayant réussi à séduire le jeune homme, dont le regard et le langage devenaient une preuve certaine de sa passion, elle chercha le moyen de l'attirer chez elle. Léonardo, quoique très-susceptible sous bien des rapports, n'était pas si pointilleux, lorsqu'il s'agissait d'une infidélité en amour. Habitué dès l'enfance à voir tout plier sous ses désirs, et son amour-propre se trouvant flatté; en ce moment, d'inspirer de la tendresse à une jeune et aimable femme, il ne crut pas devoir se gêner dans son nouveau goût, et accepta l'invitation; quoique sentant bien qu'il se rendait fautif envers sa belle amie. Au surplus, que devait-il à Mathilde, sinon de l'avoir égaré en entraînant son âme dans le vice? continuer le cours de galanterie qu'elle lui avait enseigné, était une conséquence assez naturelle.
Le soir donc, le rendez-vous fut donné. L'adroite Strozzi, pour mieux tendre son piège, feignit une indisposition subite, et dit qu'elle voulait être seule. Ainsi Léonardo eut sa liberté pour le reste de la soirée. Alors il s'échappa furtivement et alla où sa belle l'attendait. Il n'y avait pas cinq minutes qu'il était chez Thérèse, lorsque Mathilde y tomba comme une bombe. Entrant de suite dans le salon, elle les examina de l'air d'une furie qui médite le moyen le plus horrible de vengeance.