[CHAPITRE V.]
Mathilde Strozzi, ayant éprouvé une trahison de la part d'une femme de sa société, se dégoûta de Venise, et retourna à sa campagne sur le lac, où elle pouvait conserver son esclave en toute sûreté. N'ayant quitté que rarement sa maison, pendant son séjour à la ville, et ayant évité les lieux publics, elle avait pu, ainsi qu'elle le désirait, se dérober à l'observation du comte de Bérenza, qui, de son côté, avait bien plus à cœur de l'éviter que d'examiner sa conduite.
Elle resta pendant un tems à Aqua-Dolce, avec son amant; mais afin de varier les amusemens du jeune homme, et empêcher l'ennui de l'atteindre, elle parcourut les environs charmans de sa demeure, se promenant souvent avec lui sur le lac. Cependant en dépit de ses soins, et quoique tant continuellement avec celui qu'elle aimait, l'esprit changeant de cette femme ne put se trouver content; elle soupira de nouveau après les plaisirs de la ville. L'ennui vint surprendre cette âme mal organisée et sans ressource aucune. Ah! jamais la solitude n'a plu à des êtres trop dissipés et frivoles; elle ne convient qu à des cœurs purs, seuls capables d'en goûter les charmes.
Venise avec tous ses dangers, lui devenait préférable à la triste monotonie de la campagne, quoique y jouissant d'une pleine sécurité. Aussi, après quelques semaines de retraite, se décida-t-elle à y retourner. Léonardo ne demandait pas mieux, de son côté; mais ayant appris à dissimuler, il feignit d'être indiférent à cette proposition. Mathilde flattée, dut se convaincre de plus en plus, qu'il n'aimait qu'elle au monde, et hazarda de retourner à la ville, avec autant de plaisir qu'elle en avait mis à la quitter. Ce fut le plus promptement possible qu'elle fuit sa fatigante solitude.
De nouveau à Venise, elle se mit en tête de ne se plus priver des amusemens dont jouissaient les autres, et se promit, si Bérenza cherchait à savoir qu'elle était la nature de sa liaison avec Léonardo, de lui faire le même conte qu'elle avait déjà débité à d'autres.
En conséquence de ces arrangemens, Mathilde ne tarda pas à se montrer sur la place Saint-Marc et sur le lac. Léonardo, cependant, refusait fermement de l'accompagner dans ses courses publiques. Alors la rusée Florentine lui procurait des occupations pour le tems de son absence, et dont elle lui demandait compte à son retour.
Il arriva qu'un certain soir qu'elle se promenait sur le lac, Bérenza parut tout-à-coup à sa vue. Elle avait toujours craint cette rencontre, mais cette fois il la voyait seule, ce qui devait lui sembler heureux, si le comte, lui-même, n'eût été avec une femme. La première impression que ressentit Mathilde, en remarquant une jeune et belle rivale, assise avec un air de satisfaction à côté de lui, fut une fureur jalouse. Ses yeux ressemblèrent à ceux d'un basilic: elle le regardait en jurant vengeance et mort. C'est donc pour faciliter leurs amours, s'écria-t-elle, que je me suis séquestrée de la société avec tant de soin? pendant ce tems le misérable Bérenza était loin de s'occuper de moi! il n'avait garde de m'ennuyer de ses visites: et voilà ce qui le retenait!... Mais pouvais-je deviner.... Oh! il me le paiera, le traître; il paiera cher ce bonheur que lui a valu son inconstance!
Brûlant ainsi du désir de se venger, Mathilde se sauva chez elle, ou elle trouva Léonardo occupé à finir un dessin; elle se jetta sur une chaise auprès de lui, en disant:
—Laissez, laissez-là votre crayon, Léonardo, et reprenez votre poignard, car j'en jure par le ciel, il mourra cette nuit.