—De qui parlez-vous, Mathilde, demanda le jeune homme, fort surpris de l'égarement de ses traits; qui doit mourir cette nuit? Mathilde ne parlait plus, mais ses yeux sortaient de leur orbite, et tous ses membres étaient en convulsion. Léonardo prit sa main avec tendresse: dis-moi donc, aimable amie, quelqu'un t'aurait-il offensée?

—Oui, il mourra, l'enfer dût-il être mon partage ensuite! et toi, Léonardo, tu exécuteras mes volontés.

Serait-il encore question d'un assassinat, se demanda en frémissant le malheureux fils de Lorédani.

—N'y consens-tu pas, Léonardo reprit-elle en appercevant son air triste, et le regardant avec des yeux pleins de fierté.

—Mais qui doit donc mourir, et en quoi t'a-t-on offensée?

—C'est un traître, un infâme! vous ne le connaissez pas, Léonardo, ainsi faites bien attention à ce que je vais vous dire: le tems est enfin venu où vous devez me prouver la force, la vérité de votre attachement. Le comte de Bérenza est un noble Vénitien qui m'a trahie; il a été le séducteur de mon innocence, et c'est à lui que je dois de l'avoir perdue..., oui, je le punirai pour avoir abusé une jeune personne sans expérience, et qui sans lui, ne se serait pas égarée des sentiers de la vertu. J'ai pleuré des années ma fatale confiance, et aujourd'hui c'est à ce monstre que je dois encore l'humiliante pensée ... (Elle se cacha le visage d'un air de honte et de repentir), de ne pouvoir être autre chose à mon Léonardo, que sa maîtresse! Je viens de le rencontrer sur le lac, avec une femme dont il paraît extrêmement occupé; il a passé près de moi, en me disant les injures les plus grossières, et en me riant au nez ainsi que l'indigne créature qui est sa maîtresse aujourd'hui; interdite et choquée à l'excès de cette conduite indécente, j'allais m'en plaindre, lorsque le comte Bérenza me regardant d'un air de mépris, a fait un signe de la main, comme s'il eût été indigné de me voir si près d'une personne supérieure à moi, et sa gondole s'est éloignée.... Léonardo! s'écria-t-elle en s'élançant de son siège, laisseras-tu mon injure impunie! c'est ton amie, ta compagne qui vient d'être insultée. Ne feras-tu rien pour la venger?

Ce conte fabriqué pour en imposer à un être susceptible, et intéresser son orgueil autant que son amour, réussit au gré de l'astucieuse Florentine. Le jeune homme prit le parti de sa maîtresse, soi-disant outragée; mais il ne goûtait pas cependant la vengeance qu'elle voulait exercer.

S'apercevant que son amant était fortement irrité, quoiqu'il ne dit pas une parole, Mathilde crut à propos de l'exalter davantage, et continua de lui parler ainsi:

—O Léonardo! si en m'attachant à vous, j'ai franchi les bornes de la décence et de la bienséance, indispensables à mon sexe, du moins ne souffrez pas.... Oh! non, je vous en conjure, dit-elle avec une feinte candeur, ne souffrez pas que les autres m'outragent et m'humilient!

—Non, non, non, s'écria Léonardo éperdu, et en la prenant sur son sein, non jamais, douce maîtresse de mon âme, tant que j'aurai un souffle d'existence, celui qui t'offensera mourra.