—Que je reconnais bien là l'héroïsme de l'amour, dit Mathilde, enchantée des transports du jeune homme. Ce noble sentiment relève mon âme abattue. Assurée maintenant de punir le lâche, je remets à un autre moment d'en calculer les moyens. Allons souper, en attendant, cher ami.
Aussitôt à table, Strozzi qui craignait que l'enthousiasme de l'amour vengeur ne se ralentit, chercha à obvier à cet inconvénient, en versant des rasades de son plus excellent vin à Léonardo; elle feignit de lui tenir tête, mais ne but cependant que très-peu, pour ne pas nuire à l'empire qu'elle voulait conserver. Malheureusement pour Léonardo, Matilde ne lui paraissait jamais plus belle que dans ces instans ou elle méditait quelqu'action horrible. Aussi ces actions, quoique répugnantes à son cœur et à son amour, le rendaient-il plus esclave que jamais; c'est ce que Mathilde savait bien; et elle en profitait, comme de tout, pour l'enchaîner chaque jour davantage. Léonardo eut pourtant voulu lui faire sentir la répugnance qu'il éprouvait à se rendre un lâche assassin; mais il n'osait, et tremblait de rencontrer son œil brûlant de vengeance, d'entendre l'amertume de ses reproches, et il frémissait à la crainte de s'en voir abandonné. Prenant violement sur lui-même, il se décida à céder aux volontés de sa souveraine, et à s'en rapporter du reste à l'événement ou aux circonstances. Comme les fumées du vin lui montaient à la tête, son raisonnement en prit plus de force, et les illusions de la pensée augmentèrent; Mathilde parut plus charmante, et l'enchantement devint tel, que le plus grand crime commis en sa défense, lui aurait semblé en ce moment une vertu. Celle qui, ainsi qu'elle l'en avait persuadé, s'était sentie entraînée par un amour irrésistible pour lui, qui avait bravé les mépris du monde, et venait encore d'être insultée grossièrement, par rapport à lui, ne devait-elle pas trouver un défenseur? C'était donc encore plus la justice, l'honneur et la reconnaissance qui devaient le décider? Voilà comme pensait le pauvre Léonardo, dans son ivresse, et ce fut lui qui revint sur le sujet si cher à Mathilde, et que par un raffinement d'artifice, elle semblait laisser tomber. La méchante créature attisait le feu tout en ayant l'air de l'éteindre.
Enfin, incapable de retenir l'humeur bouillante quelle venait de fomenter, Léonardo se leva brusquement, et buvant son dernier verre de lacrima-christi, il se disposa à sortir, sans même prendre la précaution d'un manteau et d'un masque, tant il était ensorcelé pour exécuter les desseins de Mathilde. Elle chercha cependant à le calmer un peu, mais dans le dessein de le diriger plus sûrement au coup qu'il allait porter. Elle posa un masque sur ses traits, et l'armant d'un poignard qu'elle tenait à sa ceinture, elle l'enveloppa ensuite d'un manteau, puis le serrant contre sa poitrine, elle dit: «que le ciel t'accompagne!»
Stimulé de nouveau par ses caresses, et le poignard en main, le malheureux, perdu de sens, courut plonger l'arme dans le cœur d'un homme qui ne lui avait jamais fait de mal ... qu'il n'avait jamais vu!... Telle était l'influence qu'une femme avait obtenue, par ses artifices, sur les sens embrâsés d'un jeune adolescent sans expérience! et l'événement prouva que si l'amour peut conduire aux grandes actions, elle entraîne aussi quelquefois dans les crimes les plus aveugles.
Dirigé par la subtile enchanteresse, Léonardo trouva facilement le chemin du palais de Bérenza. C'était ce même soir que le comte donnait une fête à Victoria, ce qui lui procura un accès plus aisé dans l'intérieur. Il se glissa sans être vu, et arriva à la chambre à coucher, ou il se plaça derrière un grand rideau, qui, comme nous l'avons dit, cachait une fenêtre ouverte sur un balcon. Léonardo s'était mis là pour plus grande sûreté, d'autant qu'il avait remarqué qu'en cas d'inconvénient, il pourrait sortir de ce lieu avec toute facilité, ce balcon ayant un escalier qui conduisait à la porte de la rue. Il resta là fixe comme un terme, en attendant l'instant favorable de porter son coup. Le comte et Victoria, tous deux excessivement las, s'étaient couchés à la hâte et sans bruit. La vaste chambre ne resta éclairée que par une faible lampe posée à l'une des extrémités ... mais on sait le reste. La main de Léonardo peu sure, d'après le reproche intérieur de sa conscience, tardait à frapper, lorsque la vue d'une sœur qui reçut le poignard dans son sein, selon qu'il le croyait, le glaça d'horreur. Quittant précipitamment la place, il s'enfuit, persuadé qu'il s'était rendu assassin, et cherchant, dans un état difficile à décrire, la vile Strozzi, qui attendait avec impatience l'annonce de la mort du comte.
«Eh bien! demanda-t-elle vivement, en se relevant de dessus un canapé où elle s'était mise en attendant le retour de Léonardo. Celui-ci pâle, les yeux hagards, courut dans la chambre, son masque à la main, et sa poitrine découverte pour laisser pénétrer l'air dans son sein brûlant.—Eh bien! est-ce fait?
—Oui, oui, la vengeance a eu lieu sur une de vos victimes, prononça-t-il avec terreur et avec des accens précipités.
—Sur le lâche et infâme Bérenza, sans doute ... dit Mathilde, en s'approchant du jeune homme et en fixant ses traits décomposés.
—Non, non, sur ma sœur!... répondit-il d'un air sombre.
—Sur votre sœur! êtes-vous fou, jeune homme?...