—Non, je ne suis pais fou.... J'ai blessé mortellement Victoria de Lorédani, ma sœur. Je l'ai blessée dans les bras de celui sur qui devait tomber votre vengeance.

Quoi! votre sœur, c'est votre sœur qui.... Et la méchante furie triomphait de la découverte. Cependant elle regrettait infiniment que Bérenza fût épargné. Cette méprise lui fit oublier sa prudence ordinaire, et elle s'écria: «Ainsi donc Mathilde Strozzi n'est pas la seule femme qui se soit déshonorée! elle n'est pas la seule à qui il convienne de baisser la tête avec honte! des dames du plus haut rang ont renoncé à la vertu et à l'estime aussi bien qu'elle.... Laurina, la mère de l'héritier Lorédani, et Victoria sa sœur! toutes deux, hautes et puissantes dames, l'ont élevée à leur niveau, en descendant au sien!... oh! c'est une consolation pour mon âme, continua-t-elle, en joignant les mains avec un sourire de démon. Bérenza, séducteur orgueilleux! la femme qui t'aime peut bien te sacrifier son innocence et sa réputation, mais tu ne lui sacrifieras jamais ta liberté, ni ne lui accorderas ton amour honorable; tu la flatteras dans ta passion, mais tu la mépriseras en secret, et l'instant de ton dégoût sera celui de sa perte entière.» Ainsi parlait l'insensible Florentine, en répendant tout le venin de sa médisance sur le misérable Léonardo, parce qu'il avait manqué son coup; l'exécution de l'ordre terrible. C'était la première fois, depuis cette liaison fatale, que la cruelle lui avait parlé avec une telle amertume, des infortunes de sa famille. Son âme en frémit et se resserra à des allusions aussi barbares. Il regarda l'infâme Strozzi avec horreur et voulut la quitter; mais ses membres étaient comme paralisés par le conflit de ses émotions, et il tomba rudement sur le plancher.

Mathilde sentit alors qu'elle s'était laissée entraîner trop loin par sa vengeance, et craignit qu'ayant blessé tellement ce jeune homme plein de fierté, elle n'eût anéanti pour jamais en lui, un amour dont elle était si jalouse. Cette réflexion changea à l'instant sa conduite; elle sentit qu'il fallait adoucir les suggestions de sa rage malicieuse; afin de rappeler un malheureux auquel rien ne pouvait la faire renoncer. C'est pourquoi elle se jetta à ses pieds en lui demandant pardon, et employant tous, ses moyens artificieux pour adoucir les plaies qu'elle venait de r'ouvrir. Ses caresses parvinrent par dégrés, à ramener le pauvre Léonardo, toujours opiniâtrement attaché aux charmes d'une créature perfide; et cette idée même qu'elle venait de lui donner de ses misères et de sa honte, le lia encore plus à elle, parce que dans sa peine, il se regardait comme déshonoré et condamné à l'abandon, par la nature entière. Elle connaissait son sort et l'aimait toujours! elle s'intéressait à sa destinée! n'en était-ce pas assez pour exciter la reconnaissance d'un cœur abusé? il continua donc de l'adorer, quoiqu'elle l'eut blessé indignement; et quand elle lui jura de l'aimer à jamais, en le suppliant de l'aimer du même amour, il la serra dans ses bras, et la pressant convulsivement sur son coeur, il dit d'un air emporté:

—Oui, Mathilde, je suis encore à toi ... oui, je sens que je t'aime de l'amour le plus brûlant et le plus immortel. O femme enchanteresse! l'empire que tu as conquis sur moi durera autant que ma vie; et je t'abandonnerais!... ah! que plutôt toute la colère des cieux tombe sur ma tête.

Eh bien, mon ami, dit Mathilde, ravie de cette assurance solemnelle, que de cet instant nos liens soient plus resserrés que jamais! devenons tout l'un pour l'autre. Jurons que ni le tems, ni les circonstances n'auront le pouvoir de nous désunir.

—Je le jure, répondit Léonardo avec ardeur. Je le jure à la face des cieux. Et il baisa la main que Mathilde tenait élevée.

—Reçois mon serment de fidélité constante, aimable jeune homme! dit du même ton la Florentine. Je promets solemnellement de ne t'abandonner jamais!... Maintenant, ajouta-t-elle avec plus de calme, que ce qui a eu lieu demeure dans l'oubli. Il est des choses trop essentielles en ce moment pour n'y pas donner toute notre attention.

Mathilde s'assit sur le sopha avec Léonardo, et lui demanda le détail nécessaire de l'événement de la nuit. Soudain, le poignard lui revint en pensée, et elle frémit en apprenant qu'il avait été forcé de le laisser. Le jeune homme, en cherchant son masque pour le remettre, avait également cherché le poignard, ne se rappelant plus, si, dans son trouble, il l'avait laissé dans le sein de Victoria, tant son âme était bouleversée par l'horreur de son action. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le poignard était resté chez le comte, et cela suffisait pour renverser l'esprit de la Florentine.

«Nous sommes perdus! s'écria-t-elle. Nous voilà découverts, car mon nom est gravé en entier sur le manche.»

Léonardo se tut: il craignit les reproches qu'il sentait avoir mérités. Soudain Mathilde reprenant sa présence d'esprit dit: «Il faut fuir à l'instant même. La nuit n'est pas encore passée, et nous pouvons être loin de cette ville exécrable, avant le point du jour. Je remettrai l'accomplissement de ma vengeance à une époque plus certaine.... Vous tremblez, jeune homme! ah, ah! espérons que vous n'aurez pas toujours aussi pour de verser le sang.... Comment, Léonardo, une pareille faiblesse dans un Vénitien!