—Mathilde! quand l'occasion s'en présentera, je vous prouverai que je ne suis pas pusillanime. Je sens même en ce moment que toute horrible que me paraisse une action inhumaine, l'amour que j'ai pour toi, me fera passer par-dessus tout. Cependant, en parlant de la sorte, le jeune Vénitien frémissait de rencontrer les regards perçans de la Florentine.
—Eh bien, nous allons partir, mon bien-aimé, et ce sera avec peu de regrets que je quitterai les plaisirs de cette ville dangereuse. De plus, pour parler avec franchise, je t'avouerai que mes ressources diminuent journellement. Les calculs que j'avais faits pour les augmenter m'ont manqué. Les Vénitiens sont devenus avares, ou peut-être ai-je tellement perdu en attraits auprès d'eux, que leur obligeance s'en est refroidie. An surplus je m'en moque, et les abandonne sans regret. Espérons, mon ami, qu'un nouveau chemin à la fortune nous sera ouvert.
Quoique ce discours fut fait pour surprendre Léonardo, (peu disposé à arracher le voile qu'il avait sur les yeux), il se défendit d'en demander l'explication, et prenant la main de sa maîtresse, il dit: «je te suivrai où tu voudras, belle Mathilde, et jusqu'à mon dernier instant, ainsi que nous nous le sommes mutuellement juré.
Un sourire de contentement éclaircit les traits de la Florentine, sur lesquels il était resté des traces d'une haine non satisfaite. Elle regarda son amant avec reconnaissance, et le remercia de son acquiescement. A la verité, il lui était devenu nécessaire, et en général, son intérêt la portait à le conserver; car, avec sa conduite vicieuse, prodigue, et son humeur inconstante, elle s'était mise dans la chance du délaissement. Presque totalement ruinée, il lui devenait difficile de trouver, comme elle le disait, des ressources. Quoique n'ayant pas encore perdu tous ses charmes, elle se voyait, d'après les passions violentes qui la conduisaient, à la veille de perdre le peu d'admirateurs qui lui restaient parmi les Vénitiens, naturellement jaloux et ombrageux.
Mathilde se hâta donc de faire ses préparatifs de fuite, et en moins de deux heures, elle avait rassemblé tout ce qu'elle possédait de précieux et qu'elle pouvait emporter. Tout fut prêt, et la lumière douteuse du matin surprit les deux amans déjà loin de Venise.
Malheureuse Laurina! voici donc ton second enfant perdu par suite de tes égaremens! déjà, il s'est rendu indigne d'estime et de grâce! mais ce n'est pas tout, ses premiers crimes seront suivis de crimes encore plus grands. Tandis que des exemples de vertu eussent transformé l'orgueil enthousiaste du jeune homme en qualités mâles et honorables; que ta fille eut perdu de sa violence naturelle par une sage direction, vois-les maintenant abandonner sans remords toute espèce de préceptes. La destinée obscure de ton fils est décidée: esclave d'une femme intrigante et sans pudeur, d'une femme qui ose, à juste titre, l'appeler son égale! il va se plonger avec elle dans les excès les plus terribles. Devenu, par une combinaison fatale, l'assassin de sa sœur, qui sait si son horrible avenir ne le conduira pas à assassiner sa mère! tremble, femme coupable et infortunée, tremble sur ta fin, elle ne peut être que funeste.
[CHAPITRE VI.]
On a déjà vu pleinement ce qui eut lieu, d'après la lettre que Mathilde Strozzi écrivit d'un endroit retiré de l'isle de Capri, et qu'elle fit parvenir à Bérenza. Cette lettre n'arriva qu'après quinze jours de la fuite des amans, qui avaient pris des précautions pour rendre les poursuites inutiles, et leur trace impossible à suivre. Comme ils n'avaient pas encore pris de détermination sur le plan qu'il exécuteraient, et qu'ils ne pouvaient guères que s'en rapporter aux circonstances, nous prendrons congé d'eux pour long-tems, et reviendrons au sujet principal de notre histoire.
La grande jeunesse de Victoria et cette force d'esprit qui la distinguait, ne lui permirent pas de souffrir long-tems de sa blessure; elle en guérit bientôt. Pendant cette retraite forcée qui l'avait privée des plaisirs faits pour flatter sa vanité, elle avait pu contenter ses pensées ardentes sur un seul point: c'était de se rendre tellement chère et précieuse au bonheur de Bérenza, qu'il en vint à regarder avec horreur la possibilité de la perdre, et, afin de s'assurer plus entièrement de sa possession, de se l'attacher par des liens indissolubles.