Mais tel était déjà l'effet produit sur l'amant généreux, que non-seulement il regardait l'action de son amie comme une preuve héroïque de tendresse, mais que rien ne pouvait plus apporter d'augmentation à son entousiasme et au sentiment de reconnaissance qu'il lui vouait.

Que peut faire de plus une femme; que d'exposer sa vie pour sauver celle de l'objet de ses affections, et quelle est celle qui eût aimé Bérenza avec plus de vérité et d'exaltation? Ne pouvant douter plus long-tems de l'attachement romanesque de Victoria, les idées du comte éprouvèrent un changement subit. Ce n'était plus cet être fier de sa naissance, de ses alliances sans tache, et qui eut redouté d'y apporter la moindre souillure ... ni celui qui regardait du haut de sa grandeur, et d'un air de protection, sa maîtresse, tendrement aimée, à la vérité, mais nullement estimée comme une égale, à cause du crime de sa mère. La jeune personne en était pourtant bien innocente; cependant il ne l'en estimait pas moins déshonorée, surtout d'après la facilité qu'elle avait apporté elle-même à ses désirs. Maintenant sensible au trait sublime dont elle s'était montrée capable envers lui, il succombait sous un excès de tendresse, et la trouvait digne du titre de son épouse, puisqu'elle s'était élevée au-dessus de tout ce qui lui était contraire. Il la voyait en ce moment supérieure à lui, tant était puissant l'effet que l'action de Victoria avait produit sur son âme. Enfin, il en devint totalement idolâtre. Le philosophe calculateur céda à sa nouvelle passion; et pour tranquilliser sa conscience, ainsi que réparer ses injustices passées envers son amante, il prit le parti de l'épouser.

A peine Bérenza eût-il formé cette résolution, qu'un baume vivifiant embellit toutes choses à ses yeux, et qu'une sensation pure et inconnue vint dilater son âme. Il attendit avec impatience que sa bien-aimée fût totalement guérie, pour déposer à ses pieds les vœux de son cœur, et lui offrir tendrement le don de sa main.

Croyant bien faire l'impression la plus vive à la jeune personne, il s'y prit avec toute la délicatesse possible pour lui annoncer sa résolution; mais Victoria l'écouta seulement d'un air de complaisance, et avec cette douceur qu'elle savait si bien feindre. Sa vanité la tint en garde contre les avances du comte; elle l'avait toujours empêchée de croire que s'il ne lui parlait pas de l'épouser, c'était parce qu'il la trouvait indigne de devenir sa femme. N'ayant donc jamais eu cette idée, elle ne parut que médiocrement sensible à l'offre. Ses traits n'annoncèrent ni surprise, ni transport; mais elle l'écouta en silence et avec un sourire gracieux. Cette manière d'être, paraissant peu convenable à Bérenza, dans la circonstance, il l'attribua à l'orgueil blessé de la demoiselle, à qui il n'avait pas fait plutôt l'offre de sa main. Il en fut affecté, et son âme généreuse reconnut la justice de ce reproche tacite. Empressé de détruire toute impression fâcheuse, il mit encore plus de chaleur dans ses manières; il pria Victoria de lui pardonner les scrupules indignes par lesquels il s'était laissé dominer.

Bérenza fit une faute bien grave cette fois: qu'il se fût contenté d'offrir tout simplement sa main à Victoria, à la bonne heure; mais sa dernière remarque, quoique placée au hasard, ne fut pas perdue et le cœur orgueilleux de la Vénitienne en reçut le coup le plus sensible: il prit l'alarme bien au-delà de ce que Bérenza en pouvait penser. Elle fronça le sourcil et devint pâle comme la mort. Le ressentiment s'empara d'elle: la conviction la frappa ... il était donc vrai que jusqu'à ce jour, Bérenza l'avait regardée comme indigne d'être son épouse!

—Ah! tu viens de trahir ton secret, pensa-t-elle, et ce lien que tu avais contracté avec moi, que je croyais bonnement la suite d'une façon de penser plus noble que chez le reste des hommes, n'était que semblable à ... misérable orgueilleux! va, je m'en souviendrai.

Ces idées passèrent rapidement dans l'esprit de Victoria; elle voua un souvenir éternel à l'offense et s'appliqua, en attendant, à se composer assez pour recevoir de la meilleure grâce possible les offres du comte, car il était question maintenant de devenir sa femme; ce point obtenu, elle n'avait plus qu'à attendre en triomphant l'instant de le punir, pour avoir osé la juger inférieure à lui. Pauvre Bérenza! toute ta générosité et ta sensibilité profonde ne te sauveront pas du malheur d'avoir trop parlé.

Le changement d'humeur de Victoria ne fut attribué, par son amant, qu'à une émotion bien naturelle qu'elle s'efforçait de comprimer; et cette dernière preuve de sentiment l'exalta tout-à-fait. Il la sollicita, de la manière la plus tendre, de consentir à ce que leur mariage eût lieu sur-le-champ. Victoria la regarda d'un air qui devait lui paraître bien singulier, car des pensées totalement contraires à son repos l'occupaient entièrement.

—D'où vient cette façon de m'examiner, mon cœur, demanda-t-il?

—Je vous regarde comme je vous aime, Bérenza.