—Et vous consentez à m'appartenir solemnellement ... honorablement, chère Victoria?

—Oui, mon désir le plus ardent est de me voir votre épouse.

Bérenza, qui n'entendait cette réponse que selon qu'il la désirait, ne vit plus devant lui qu'une Divinité. N'est-il pas dans l'homme d'exalter les objets dont il veut causer l'élévation?

Très-peu de tems après cet arrangement, Victoria de Lorédani devint l'épouse du comte de Bérenza. Cette affaire terminée, elle n'eut plus aucun défaut aux yeux d'un mari toujours en admiration, et les qualités qu'il lui trouvait, augmentèrent de lustre, parce qu'elle était sa femme!

Avec quelle différence de façon de penser et de sentir, le comte ne montra-t-il pas sa Victoria à la place St.-Marc et sur le lac! Quel plaisir, quel délice il éprouvait à la nommer son épouse; et sans en être aucunement embarrassé, à présenter à une société honorable celle qu'il avait fait connaître avec moins de satisfaction et de gloire, comme sa maîtresse, à ses amis de plaisir! ce changement donnait à son cœur une joie indicible: il pensait avec ravissement à l'action d'avoir élevé au plus haut rang de la société, une jeune personne qu'il avait aidée à conduire au plus bas.

Mais quoique la manière d'agir du comte dût lui valoir la reconnaissance et l'amour parfait de Victoria, celle-ci ne put oublier qu'il l'avait crue indigne, pendant un tems, d'être nommée son égale; et la solitude entretint ce souvenir plein de haîne. Un avantage fait pour être considéré par elle comme le résultat le plus heureux d'une tendresse véritable, perdait son prix devant l'aveu imprudent que Bérenza lui avait fait; elle regretta même quelquefois d'être devenue sa femme et se trouva prête à l'abandonner pour lui montrer le mépris qu'elle conservait de cette condescendance. Si dans ce moment d'ingratitude, son époux sans soupçon se présentait devant elle, il était reçu d'un air sombre et mécontent; et quand il demandait les raisons d'un accueil si froid, elle répondait qu'un mal-aise insurmontable d'esprit la rendait peu propre à montrer de la tranquillité.

Si lorsque quelque chose nous trouble ou nous inquiète, que nous ayons tort ou non, nous voyons tout sous un point de vue exagéré, à bien plus forte raison l'imagination en délire se fait-elle des fantômes pour les combattre, et telle était celle de Victoria. Elle sentait que le comte Bérenza lui était bien supérieur sous beaucoup de rapports et croyait qu'il le pensait de même. Elle trouvait, dans ses regards, dans ses moindres actions, la preuve qu'il n'avait pas oublié ce premier état de dégradation, duquel il lui avait plu, dans sa bonté, de la tirer. Ces accès d'humeur augmentèrent, et elle les porta au point d'abandonner la société par un sentiment impardonnable d'orgueil qui, comme un ver rongeur, dévorait le sein qui le recelait. Bérenza se voyait, pendant ce tems, réduit à penser, que si l'état de femme légitime avait rendu l'objet de sa tendresse plus respectable, il avait détruit pour jamais le charme séduisant de celui de maîtresse. Cependant il l'aimait toujours, et toujours avec la même vérité.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis cette union peu productive au bonheur de l'un et de l'autre, quand un soir on sonna violemment à la porte de l'hôtel. Bientôt on annonça un étranger, et presqu'en même tems il entra dans le salon. Bérenza se leva, et à peine l'eût-il regardé, qu'il vola dans des bras ouverts pour le recevoir,—Henriquez à Venise! s'écria le comte: oh, mon cher ami, sois le bien venu.—Puis s'avançant vers sa femme, Bérenza dit: c'est mou frère, ma Victoria. Et toi, Henriquez, souffre que je te présente à mon épouse chérie. Eh! c'est maintenant que je vais jouir d'un bonheur parfait!

—Henriquez pressa la main de son frère, et adressa à Victoria les complimens les plus agréables; tandis que celle-ci le regardant avec surprise, fit soudain entre ces deux personnes une comparaison au désavantage de celui en qui elle n'aurait jamais dû trouver un seul défaut. Cet être excellent s'assit entre les deux objets de sa tendresse, et connut le bonheur comme il méritait de réprouver.

On n'a pas cru nécessaire, avant cet instant, de grossir un volume, en décrivant les causes qui avaient forcé le départ du frère de Bérenza de Venise. Cependant on a donné à penser que la raison en était une passion malheureuse que ce jeune chevalier avait conçue pour une demoiselle de haute naissance. Le père, sous prétexte de la trop grande jeunesse de l'un et de l'autre, refusait de les unir; mais au fond, ce noble n'avait en vue que de marier sa fille Lilla plus avantageusement! L'âge de la demoiselle ne passait guère treize ans. Quoiqu'il ne put lui donner la moindre dot, il croyait que sa naissance devait l'allier au premier duché de Venise. La mort venait d'enlever tout récemment ce père ambitieux, ce que Lilla avait aussitôt appris à son amant, avec qui elle était toujours demeurée en correspondance. Voilà donc la raison qui avait ramené celui-ci, espérant que nul obstacle ne s'opposerait maintenant à leur mariage. La passion d'Henriquez était des plus vives et ne pouvait s'éteindre; car il savait, à n'en pas douter, que nulle part il n'eût pu trouver une candeur et une pureté de cœur égales à celles qui feraient le mérite principal de cette jeune personne.