Bérenza, à qui son frère apprit, en soupant, cette cause heureuse de son retour, en appuyant avec toute l'ardeur d'un amant, sur l'espoir d'être bientôt l'époux de Lilla, prit plaisir à le flatter de l'idée que sans doute rien ne se montrerait plus contraire aux désirs de son coeur.
Victoria écouta cette conversation en silence, et une sensation étrange prit possession délie, en apprenant que le cœur du jeune homme ne lui appartenait plus.
Enfin, on se sépara pour la nuit: l'amant rêva à la belle créature qu'il avait l'espoir de revoir le lendemain; et Victoria chercha à mettre de l'ordre dans ses idées, s'il était possible.
A peine les premiers rayons du jours se firent-ils apercevoir, qu'Henriquez s'occupa de vendre visite à l'objet de son amour. Il eut beaucoup de peine à attendre que la bienséance pût le lui permettre. Dès qu'il la crut levée, il vola à sa demeure. La belle Lilla le reçut avec une innocente tendresse, et telle qu'il pouvait le désirer. Cependant elle trompa son attente trop vive, en donnant un refus à sa demande de consentir à leur prochaine union.
Le père de la demoiselle était mort, à la vérité, mais il l'avait laissée sous le pouvoir d'une dame âgée, sa parente, qui demeurait avec lui; elle avait assisté à ses derniers momens. Ce père rigide, avait exigé en mourant, que sa fille ne se marirait qu'après l'expiration entière de l'année de sou deuil. Lilla avait promis obéissance à l'ordre sacré d'un père, et toute dure que lui devait paraître cette condition, elle jura à Henriquez qu'elle y serait soumise.
Elevée dans des sentimens de piété et convaincue de l'obligation religieuse où sont les enfans de respecter les dernières volontés de leurs parens, elle eut regardé comme un sacrilège d'y manquer. Toutes les supplications de l'amour furent donc sans pouvoir auprès de cette fille vraiment pénétrée des devoirs filials. Cependant Henriquez n'en estima que davantage son amie, et cette nouvelle preuve qu'elle lui donnait que la vertu était profondément enracinée dans son cœur, lui fit conjecturer que le bonheur le plus stable l'attendait auprès d'une personne d'une moralité aussi parfaite: il y avait un mois que le père tyrannique reposait dans le tombeau de ses ancêtres, il en fallait encore onze pour que le mariage eût lieu, la pieuse Lilla, le cœur brisé par la douleur de son ami, résista à ses nouvelles supplications, en l'engageant à retourner au palais de son frère.
Henriquez alla trouver le Comte en particulier, pour lui raconter le mauvais succès de ses tentatives. L'aimable Bérenza l'écoute avec peine, et cherche à le tranquilliser, en lui observant que puisque la belle Lilla ne voulait pas l'épouser avant le délai fixé, il était possible d'alléger le chagrin de l'un et de l'autre, en engageant la jeune demoiselle à venir demeurer au palais, chose qui pouvait se faire, puisqu'outre qu'elle avait avec elle une parente, Bérenza étant marié, elle se trouverait conséquemment dans une situation décente, auprès de deux femmes qui ne la quitteraient, point. Cet arrangement ne souffrait aucune objection; et Henriquez en fut si enchanté, qu'il permit à peine à son frère de finir sa phrase, et s'élança hors de l'appartement, pour courir faire part à son amie, de la proposition du Comte, en l'implorant, de l'air le plus tendre, pour qu'elle y consentit. Cette charmante fille, pleine d'innocence, ne crut pas devoir refuser une pareille consolation à son cher Henriquez, et le cœur de celui-ci fut extrêmement soulagé par cet acte de complaisance.
Le soir du même jour, Lilla accompagnée de sa parente, fit une visite à Victoria, car c'était sous cette forme seule qu'Henriquez lui avait proposé de le venir voir chez son frère. La belle demoiselle fut présentée au Comte et à la Comtesse, comme l'épouse future d'Henriquez; mais jamais, oh non jamais assurément, étrangère ne fut reçue avec des pensées plus hostiles que celles que fit naître la douce créature dans le cœur de Victoria. Cependant cette hypocrite profonde, déployant toutes les grâces de sa physionomie, lui tendit la main d'un air d'amitié, en l'invitant à demeurer constamment avec elle, et lui promettant la plus tendre protection; sa conduite, le reste de la soirée, sembla faite pour inspirer de la reconnaissance à son aimable hôtesse; elle voulait par là se mettre bien dans l'esprit d'Henriquez, qui parut enchanté de ses manières engageantes. Hélas! que n'étaient-elles sincères, envers deux êtres qui le méritaient si bien, et qui s'en félicitaient également! mais comment développer la fausseté du cœur humain, quand il est couvert d'une triple armure, comme l'était celui de Victoria! Se connaissant à peine elle-même, elle se laissa aller à une haine violente pour l'horpheline Lilla, dont le seul crime était d'être adoré du bel Henriquez, et de paraître le payer de retour. Voilà l'horrible envie que conçut cette femme, qui, si son âme eut été aussi noble que son cœur était vain, n'eut pas manqué d'étouffer des sa naissance un sentiment si bas, et contraire à toute bonté, plutôt que de l'écouter une minute; mais elle ne pouvait se complaire que dans les maux d'autrui, et telle devint de plus en plus son humeur chagrine.