C'était donc de la sorte que la fille de Laurina se disposait à suivre ses traces; une flamme adultère dévorait également sou sein, à l'exception que la dernière s'était trouvée entraînée par une séduction combinée, tandis que celle-ci se portait d'elle-même à trahir un époux aussi digne d'être aimé que Lorédani. Victoria, du premier instant qu'elle vit Henriquez, se livra à l'idée de s'en faire aimer; n'ayant jamais été réprimée dans son enfance, n'y n'ayant jamais bien connu le pouvoir que la raison nous donne sur nos passions, elle se laissa aller à la faiblesse de son coeur; l'éducation n'avait corrigé en elle, ni la vanité, ni l'obstination, ni la sécheresse d'âme, qui en faisaient une créature très-imparfaite: elle n'avait nulle idée d'acquérir ces qualités indispensables pour tout être appelé à coopérer au bien de la société par ses exemples, surtout pour les femmes dont les vices sont plus pernicieux que ceux d'un autre sexe, en ce qu'elles sont presque toujours chargées de semer les premiers principes dans le sein de la jeunesse; principes qui ne se perdent jamais, quels qu'ils soient. La malheureuse Victoria, ne connaissait rien autre, que les passions les plus noires; l'envie, la haine, portées jusqu'à la férocité; un amour d'elle-même qui la rendait insensible pour tout autre, et qui lui faisait rapporter chaque action de sa vie à sa seule satisfaction. Voilà les traits caractéristiques de son humeur: entraînée par ses penchans naturels, et encouragée par l'inconduite de sa mère, Victoria ne pouvait marcher que d'erreurs en erreurs, de crime en crime; et son âme privée du moindre rayon de vertu, devait, hélas! rester plongée dans une éternelle nuit.

Henriquez l'occupait sans cesse, même pendant son sommeil: en s'éveillant il était sa première pensée. Enfin, de peu-à-peu, de moment en moment, sa passion prit une telle force, qu'elle commença à voir avec répugnance celui qui avait les droits les plus sacrés sur son affection et sa gratitude.

La pauvre Lilla, par contre-coup, devint de plus en plus odieuse à Victoria, qui chargeait l'air qu'elle respirait de souhaits ardeus pour sa destruction. Cependant aucun des êtres avec qui elle vivait, ne soupçonnait les sentimens qui l'inspiraient; car l'estimable Bérenza, instruit par une douce philosophie, croyait tout bonnement que l'amour se paye par l'amour; et continuant de bien penser de sa femme, il ne variait nullement dans sa tendresse. Lilla, vraie comme a nature, se confiait dans des apparences de bonté, tandis qu'Henriquez, en contemplation devant un objet adoré, ne prenait pas garde aux regards passionnés qu'une autre lui dirigeait, ni aux attentions dont ils étaient accompagnés.

L'orpheline Lilla avait absolument tout ce qu'il faut pour inspirer l'amour le plus ardent dans un jeune homme d'un goût délicat. Pure, innocente, et dégagée de la moindre pensée qui put ternir le lustre des belles âmes, la beauté de son esprit répondait à ses perfections morales. Elle était petite de taille, mais d'une proportion exquise: une douceur séraphique était répandue sur ses traits, beaux comme ceux d'une des trois grâces; ses joues, d'un rouge virginal, en donnant plus de vivacité, rendaient plus éblouissante la blancheur de sa peau: ses cheveux cendrés flottaient sur ses épaules, et son air tout angélique donnait bien l'idée de l'innocence dans les premiers jours du monde: de plus sa situation était bien faite pour exciter un intérêt réel, car la belle Lilla, orpheline de père et de mère, n'avait plus pour appui de sa tendre jeunesse, que cette parente infirme, dont l'existence paraissait de jour en jour plus précoce. Voilà aussi ce qui rendait le bienveillant Bérenza empressé à accélérer son bonheur, et lui faisait désirer ardemment de voir l'année de son deuil révolue, pour la remettre entre les bras de son frère, comme en un refuge honorable et certain.

Le tems se passa, et l'effervescence des passions de Victoria s'accrut jusqu'au délire. Il n'y avait que la considération du retard apporté au mariage d'Henriquez, pur son amie scrupuleuse, qui put la retenir dans la discrétion nécessaire à l'accomplissement de ses desseins; mais comme elle voyait que le jeune homme était insensible à ses vues, elle s'en impatienta au point de tout risquer pour se satisfaire.

Les idées les plus affreuses prirent alors possession de son esprit: les extrémités et l'horreur du crime ne lui étaient rien en comparaison de n'être point aimée d'Henriquez. Le voir prodiguer à Lilla les marques du plus tendre attachement, lui donnait une fureur quelle pouvait à peine contenir; c'était alors qu'elle sentait bien n'avoir jamais aimé le comte de Bérenza, et que les circonstances seules et la situation du moment l'avaient portée à fuir pour l'aller trouver, comme l'unique protecteur qu'elle eut à espérer. Maintenant, elle ne le voyait plus que comme un séducteur sans délicatesse, qui ne s'était conduit envers elle, que par des motifs intéressés. Beaucoup plus âgé qu'elle, il était clair qu'il comptait la rendre son esclave en l'épousant; et s'il n'avait pas pris avantage des situations d'abord, ce n'avait été que par un raffinement du plus grossier artifice: mais Henriquez, l'aimable Henriquez lui eut convenu bien davantage, et si Bérenza avait voulu se conduire plus généreusement, c'était pour ce frère qu'il devait la ménager.

Voilà comme l'ingrate analisait la conduite noble et délicate du Comte; elle oubliait son attachement désintéressé, sa patience, tout enfin de lui. C'est ainsi que les méchans, à la poursuite de quelqu'objet favori, méprisent les biens qu'ils doivent à d'autres.

Se retirant un soir dans son appartement, plus sombre et plus tourmentée que jamais, elle se jetta toute habillée sur sou lit, pour souhaiter que Bérenza, que Lilla, et même tout l'univers, (comme s'il se fut trouvé là pour la contraindre) furent exterminés. Sa poitrine se gonfla de colère, et la rage, le désespoir s'emparèrent d'elle dans toute leur force; deux fois elle s'elança du lit, comme pressée par quelque dessein horrible, dont elle ne pouvait trop discerner le but! des images étranges, épouvantables, attaquèrent son cerveau: un feu dévorant s'attacha à ses entrailles: elle fut même étonnée de la violence de ses sensations, et se crut pour un instant, sous l'influence de quelque pouvoir inconnu.

Transportée tout à fait au-delà des bornes du la raison, elle s'attendait à voir apparaître quelqu'être surnaturel qui pût lui expliquer ce qu'elle éprouvait, et peut-être adoucir son mal ... elle regarda de tous côtés ... mais rien ne paraissait ... tout était paisible autour de Victoria ... l'enfer seul était dans son sein! sa lampe réfléchissait une pâle lumière sur quelques meubles de sa chambre ... cette clarté solitaire s'étendit davantage ... c'était les rayons de la lune qui, perçant à travers les rideaux de la fenêtre, fesaient discerner la solitude profonde où veillait Victoria! ses grands yeux, qu'elle promenait de tous côtés, n'apercevant rien, un mouvement machinal lui fit porter la main à son front, et de suite à son cœur, qui battait avec violence. Epuisée par le combat singulier qui se passait en elle, sa tête retomba sur son chevet.

Enfin, un sommeil pénible vint engourdir ses sens; niais bientôt les songes les plus extraordinaires s'amoncelèrent pour agiter autrement son imagination. D'abord, elle vit Henriquez et Lilla dans un jardin magnifique; le bras du premier était passé autour du corps de la jeune personne, dont la tête se penchait sur l'épaule de son ami, qui la regardait d'un air d'amour idolâtre. Un gémissement profond partit du sein de la misérable Victoria. Elle fit des efforts inutiles pour détourner ses yeux; et tandis qu'elle éprouvait un tourment affreux à la vue de ces deux êtres, ils disparurent, et elle se trouva seule dans une partie isolée du jardin; alors elle vit s'approcher un groupe de figures d'hommes les plus grotesques, qui semblaient marcher dans l'air, mais à une petite distance de la terre; et comme ils étaient plus près, elle remarqua que leurs traits étaient beaux, quoique frappés de la pâleur du sépulcre. Ces figures passaient devant elle l'une après l'autre, quand un Maure d'une taille majestueuse se présenta. Il était vêtu d'une draperie blanche parsemée d'or: sur sa tête se voyait un turban égal en blancheur à la robe, et éblouissant d'émeraudes. Il était surmonté d'une superbe plume verte et flottante. Ce Maure portait une chaîne d'or à son col, et ses oreilles étaient chargées d'anneaux d'une énorme grandeur, et du même métal.