Victoria regarda cette figure avec une sorte de crainte, et la vit s'agenouiller en lui tendant les bras. Elle en fut pour le coup effrayée, et voulant fuir, elle s'éveilla.
En réfléchissant sur son rêve, elle ne put l'attribuer qu'au dérangement de ses organes, et éloignant tout ce qu'il avait de désagréable, elle parvint à se rendormir.
A peine avait-elle perdu connaissance, que les images fantastiques revinrent l'occuper. Alors elle se vit dans une église extrêmement illuminée, et ... horrible vue! comme elle s'avançait vers l'autel, Lilla parut conduite par Henriquez, et vêtue en mariée. A l'instant où leurs mains allaient se joindre, le Maure qu'elle avait vu dans son songe précédent, se mit entr'eux, et lui fit signe de s'avancer. Une impulsion irrésistible la porta vers lui ... elle touchait sa main quand Bérenza arriva, et lui prenant le bras, la repoussa loin de l'autel. Veux-tu m'appartenir, lui dit le Maure à l'oreille, et d'une voix précipitée? personne alors n'aura de pouvoir sur toi. Victoria hésita et regarda Henriquez. Le Maure s'éloigna, et les mains des deux époux se rejoignirent. Veux-tu m'appartenir, lui cria encore l'être bizarre avec plus de force, et le mariage n'aura pas lieu....—oh! oui, oui, répondit promptement Victoria, qui n'avait d'autre crainte en ce moment que de le voir s'accomplir. A l'instant elle occupa la place de Lilla, et cette charmante créature ne fut plus Lilla fraîche et pleine d'attraits, mais un spectre livide qui s'envola à travers le dôme de l'église en poussant des cris épouvantables; pendant ce tems, Bérenza, blessé soudain par une main invisible, tomba couvert de sang au pied de l'autel! la joie s'empara alors de Victoria; elle voulut prendre la main d'Henriquez, et le regardant, elle le vit se changer en un squelette effroyable ... la terreur la réveilla de nouveau.
Son âme se trouva alors dans un chaos d'agitation et d'horreur, dont elle eut peine à sortir. Cherchant cependant, par de violens efforts, à recueillir ses idées et à reprendre sa fermeté d'esprit, elle rassembla les singularités de son rêve pour se les expliquer.
L'image qui se présenta le plus vivement fut celle du maure, qu'elle avait l'idée confuse d'avoir vu auparavant. Après quelques minutes de réflexion, elle l'identifia à Zofloya, le domestique d'Henriquez; mais elle ne pouvait comprendre comment il était venu occuper ses songes, d'autant quelle y avait encore peu fait d'attention jusqu'alors. Ce qu'il y avait de certain, c'est que cette ressemblance était parfaite, quoiqu'un air de supériorité accompagnat l'être de son rêve. Elle pensa ensuite au moment terrible où les mains de Lilla et d'Henriquez se joignirent, et où le Maure était venu pour empêcher le mariage. Puis elle se reposait avec plaisir sur la vue de Bérenza assassiné et mourant à ses pieds, ce qu'elle considérait comme un présage de succès. Néanmoins, plus elle se retraçait ses visions chimériques, et plus elle se perdait dans leur bizarrerie. Elle finit par croire, à son avantage, que toutes les oppositions seraient détruites, et qu'à la fin elle obtiendrait Henriquez. Voilà comme elle interprêta les travaux fantastiques d'un esprit égaré. Les fréquentes apparitions de Zofloya lui parurent la simple conséquence de ce qu'elle la voyait pendant le jour, soit en servant son maître à table, soit en se montrant dans quelque partie du palais, tandis qu'Henriquez, changé en squelette, en recevant sa main, signifiait qu'il voulait être à elle jusqu'à la mort.
Le jour suivant, elle ne parut que fort tard, et seulement pour se mettre à table. En entrant dans la salle à manger, le premier objet qui attira son attention lut le maure, qui se tenait debout derrière la chaise de son maître. Comme elle passait près de lui, sa grande et belle stature la frappa; elle remarqua combien il ressemblait, dans ses traits et son vêtement, à l'être du songe. Assise à sa place, ses yeux se tournèrent comme malgré elle vers Zofloya. Une ou deux fois elle crut remarquer qu'il la regardait avec une attention particulière, et les idées les plus bizares lui vinrent à ce sujet: elle tomba dans une abstraction complète. Comme on était habitué, depuis quelque tems, à la voir ainsi, personne n'y prit garde, mais l'excellent Bérenza déplorait en secret le changement de sa chère épouse. Sans se permettre le moindre reproche, il cherchait, par les soins les plus aimables, à dissiper cette mélancolie étrange. La douce Lilla tentait aussi, soit par ses paroles, soit par ses prévenances, d'éloigner une tristesse si évidente pour tout le monde.
Mais l'aimable fille aigrissait plutôt qu'elle n'adoucissait l'âme des Victoria. Elle ne faisait que l'irriter et la jeter dans des sensations pleines d'amertume. La solitude était donc ce qui lui convenait le mieux, et comme elle refusait obstinément de donner à Bérenza une raison de cette humeur si sombre, il lui permit de suivre en cela ses goûts. N'imaginant pas le mal qui faisait des progrès dans son coeur, il crut qu'en ne la tourmentant point, cette tristesse se passerait.
Quant à Henriquez, quoiqu'il la traitât avec amitié et respect, comme l'épouse de son frère, il ne faisait rien de plus, d'abord, parce qu'il était tout entier à Lilla, et ensuite parce que la trouvant totalement différente de caractère et de personne avec sa bien-aimée, non-seulement il ne pouvait regarder ces deux créatures comme d'une même classe, mais Victoria lui inspirait une sorte de dégoût, par la raison qu'elle était l'opposé de sa délicate et douce maîtresse.